Le langage descripteur ou créateur de réalité ?

Auteure : Marie Absil, Philosophe, animatrice au Centre Franco Basaglia 

 

Résumé : Les mots nous aident à construire notre vision des choses, certes, mais n’est-ce pas à partir de notre vision des choses que nous construisons la société ? Les considérations sémantiques sont importantes car elles nous permettent de faire jouer notre imaginaire au niveau social. Faire varier les termes en imagination nous permet de comprendre ce qui se joue derrière les appellations, c’est-à-dire une certaine vision du monde, de l’humain et du jeu social.

 

Temps de lecture : 15 minutes

Souffrance, vulnérabilité, fragilité, intégration, réinsertion, exclusion… est-ce que les termes destinés à dire le social, donc essentiellement descriptifs, ne façonnent-ils pas également notre vision du social[1] ? Les mots nous aident à construire notre vision des choses, certes, mais n’est-ce pas à partir de notre vision des choses que nous construisons la société ?

Si cette hypothèse est correcte, les mots ont une qualité instituante que nous ne soupçonnions pas forcément.

Les énoncés descriptifs et performatifs

« Au commencement était le verbe.[2] »

Cette citation de l’évangile de St Jean précise d’emblée la dimension « magique » du pouvoir de parler, de  nommer les choses. Le langage nous permet d’ordonner l’expérience que nous faisons du réel et de communiquer. Tant que nous avons les mêmes définitions pour décrire les choses, pas de problème, nous nous comprenons. Mais parler, ce n’est pas seulement décrire ce qui est de manière neutre, c’est également façonner, interpréter, inventer le réel. Selon Nancy Huston[3], le réel humain est contenu dans les fictions qui le constituent, dans les histoires que l’homme se raconte. Les noms, les définitions, que nous donnons aux choses peuvent donc diverger. En effet, si nous nommons les choses pour mettre de l’ordre, il ne faut pas oublier qu’ordre n’est pas synonyme de vérité. Il faut donc se garder de prendre le mot pour la chose et la proposition de définition pour la réalité que l’on cherche à décrire.

Les sémiologues, qui étudient le langage, ont repéré, classé et défini  différents types d’énoncés que l’on retrouve dans le langage courant. Par exemple, nous savons, depuis les conférences données par J.L. Austin[4] en 1955, que les énoncés peuvent être « descriptifs » ou « performatifs ». Pour nous aider dans notre réflexion, voici les définitions des ces deux grands types d’énoncés :

·         Les énoncés descriptifs se bornent à dire comment sont les choses, ils décrivent,  constatent les choses : « j’écris », « il pleut ».

·         Les énoncés performatifs, par contre, produisent les choses en les disant. Ils modifient le monde et font littéralement ce qu’ils énoncent. Le meilleur exemple d’énoncé performatif est le « je vous déclare mari et femme » que prononce l’autorité lors d’un mariage. Cette simple phrase modifie le statut des personnes à qui elle est adressée. Encore faut-il, comme nous allons le voir, qu’elle soit prononcée par la bonne personne et dans le contexte approprié.

Le pouvoir symbolique du locuteur et le contexte d’énonciation

Un mot n’est pas la chose, sinon il n’y aurait qu’une seule langue parlée sur terre. La langue, comme les savoirs, n’est pas un donné, elle se construit. Or, pour qu’une construction tienne, il faut que ses matériaux soient solides.

Il ne suffit donc  pas d’énoncer une parole descriptive ou performative pour qu’elle soit efficace, la personne qui parle et le contexte de l’énonciation sont tout aussi importants. Ce sont eux qui détermineront la valeur, la solidité, de la parole exprimée.

Une configuration sémantique prend sa source dans un monde social particulier et sa reconnaissance en tant que « descripteur autorisé » des faits sociaux dépend directement du niveau de compétence reconnue à ses créateurs. Le statut et les compétences linguistiques de celui qui parle sont donc primordiaux. Bourdieu parle à cet égard de « capital symbolique » :

« L’autorité qui fonde l’efficacité performative du discours est un percipi, un être connu et reconnu, qui permet d’imposer un percipere, ou, mieux, de s’imposer comme imposant officiellement, c’est-à-dire à la face de tous et au nom de tous, le consensus sur le sens du monde social qui fonde le sens commun. [5]»

Le contexte d’énonciation est également primordial. En effet, si un bourgmestre énonce un « je vous déclare mari et femme » lors d’un dîner privé, la formule n’aura aucune efficacité. Pour être réellement performative, une formule doit donc être énoncée par la personne autorisée à le faire mais aussi dans un contexte de lieu et de circonstances appropriés (ici, dans une salle de la maison communale, devant les futurs mariés mais aussi les témoins des mariés). 

La part qui revient aux mots dans la construction des choses sociales

Didier Fassin[6] nous donne un exemple éclairant de la manière dont les questions de sémantique, telles qu’énoncées ci-dessus, affectent la réalité sociale. Pour lui, chaque époque a une configuration sémantique particulière pour se saisir des questions sociales, sa façon de raconter des histoires. Précisons d’emblée que cet exemple n’est valable que dans un contexte franco-français et qu’il a été volontairement simplifié[7] afin d’en rendre la valeur exemplative plus évidente.

 Dans les années 70, on codait les problèmes sociaux en termes d’inadaptation (problème), de pauvreté (conséquence) et d’intégration (solution) tandis que l’action sociale se déclinait en termes de solidarité et de lutte des classes.

« (…) on peut modifier la réalité sociale en modifiant la représentation que s’en font les agents.[8] »

Au début des années 90, les histoires changent, de nouveaux choix lexicaux vont être posés, qui vont ancrer l’action sociale dans le registre compassionnel plutôt que dans celui de la solidarité ou de la lutte. On parle alors d’exclusion et surtout, de souffrance.

Les sciences sociales, le monde politique et les médias préparent le terrain en utilisant de plus en plus souvent les termes d’exclusion et de souffrance pour décrire certains faits sociaux. Mais ce nouveau codage ne deviendra réellement efficace qu’à partir du moment où il sera repris par les psychiatres, qui sont les acteurs légitimes pour parler de la souffrance, et qui en s’emparant de ces termes leur apportent la caution de leur autorité et des ressources de leur profession.

En effet, quand ce sont des psychiatres, qui bénéficient d’une légitimité institutionnelle, qui parlent d’une souffrance psychique  causée par une situation ou une position sociale, ils cristallisent les idées et les représentations autour de cette notion. Leur discours a un effet performatif qui rend possible, non seulement l’entrée de cette problématique dans les compétences de l’action publique, mais aussi la codification de toute plainte (quelle que soit la manière dont elle s’exprime) en terme de souffrance psychique.

« L’insulte, comme la nomination, appartient à la classe des actes d’institution ou de destitution plus ou moins fondés socialement, par lequel l’individu, agissant en son propre nom ou au nom d’un groupe plus ou moins important numériquement et socialement, signifie à quelqu’un qu’il a telle ou telle propriété, lui signifiant du même coup d’avoir à se comporter en conformité avec l’essence sociale qui lui est ainsi assignée. [9]»

Dans ce cas-ci, la cristallisation du malaise en terme de souffrance psychique à tendance à oblitérer le contexte social, culturel, politique et économique dans lequel il se déploie pour en faire porter la responsabilité sur l’individu. On voit ici que le codage « souffrance psychique » n’est pas neutre, il modifie la perception de la réalité au niveau de la causalité de certains faits sociaux.

Quand des personnes dont l’autorité est reconnue parlent de la souffrance comme d’une réalité, elles participent à sa réalisation comme clé de l’action publique mais aussi comme sentiment  chez les individus. 

 

Conclusion

Si le langage est aussi bien descripteur que créateur de réalité, il est utile de se pencher avec attention sur le vocabulaire que nous employons. L’utilisation des mots à un effet performatif qui fait société en changeant la manière d’agir et de percevoir.

Sachant cela, il est utile de se demander en tant que professionnel quelles histoires voulons-nous raconter avec les usagers de santé mentale, quelle réalité voulons-nous faire advenir ? Comment les voyons-nous ? Comment voulons-nous travailler avec eux ? Quel pouvoir leur laisse-t-on sur leur propre projet de soins, de vie ? Quelle place acceptons-nous de leur laisser dans la société ? Etc.

Si nous voulons construire cette nouvelle réalité de manière réellement démocratique, les mêmes questions sont à poser aux usagers. Quelles histoires ont-ils envie de raconter avec nous ? Comment perçoivent-ils l’offre d’aide qui leur est proposée ? Correspond-t-elle à leurs attentes ? Ont-ils le sentiment de participer activement ou d’être réduit à la passivité ? Quelle place ont-ils envie d’occuper dans la société ? Etc.

Vulnérabilité, fragilité, handicap, réhabilitation, recovery, empowerment, care… tout un vocabulaire spécifique, qui est parfois passé dans le langage courant avec les variations de sens qu’un tel transfert implique, existe  pour dire les difficultés, la maladie mais aussi les aides et les soins. C’est ce vocabulaire qui est à interroger pour voir, d’une part si tout le monde s’entend bien sur les définitions de ces termes, et d’autre part lesquels conviennent le mieux pour les projets que nous avons envie de construire ensemble.

Des échanges avec des professionnels et des usagers de la santé mentale vont nous permettre de mettre les définitions de ces termes en controverse afin de débattre, d’affiner et de fixer les mots que nous souhaitons utiliser pour raconter nos histoires.

Ces considérations sémantiques sont importantes car elles nous permettent de faire jouer notre imaginaire au niveau social. Faire varier les termes en imagination nous permet de comprendre ce qui se joue derrière les appellations, c’est-à-dire une certaine vision du monde, de l’humain et du jeu social.

[1] En 2012, nous avons examiné les relations de savoirs-pouvoirs en confrontant les théories de Michel Foucault avec l’expérience quotidienne des membres d’un groupe de travail réunissant des professionnels et des usagers de la santé mentale. Lors des débats du groupe, il est apparu que le vécu sur le terrain semble corroborer les hypothèses de Michel Foucault : les savoirs sont bien des constructions qui œuvrent à travers des relations de pouvoir. Cette année, nous aimerions analyser comment les discours, en tant qu’éléments constitutifs des savoirs, œuvrent non seulement à l’énonciation et à la représentation du réel mais aussi à son interprétation, voire à sa création. Nous essaierons également de discerner comment les relations de pouvoir se jouent dans les choix sémantiques des locuteurs.

[2] Prologue de l’évangile selon saint Jean.

[3] Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, Arles, Actes Sud, coll. Babel, 2008.

[4] J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970.

[5] Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p.101.

[6] Didier Fassin, Souffrir par le social, gouverner par l’écoute. Une configuration sémantique de l’action publique.

[7 En réalité les changements de codage ne sont jamais aussi abrupts ni aussi « évidents »que dans l’exemple présenté ici. Ils donnent naissance à des controverses, à des débats sur des nuances, à des tâtonnements sur les terminologies et les définitions. Ces complications et ces flottements enrichissent le réel mais rendent le processus de changement peu lisible. C’est pourquoi nous avons choisi d’épurer l’exemple du processus de changement choisi au maximum afin d’en faciliter la compréhension.

[8]  Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p.151.

[9Idem, p.100.

 

 

 

 

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