Les champs sémantiques du terme psychose

Auteure : Marie Absil, Philosophe, animatrice au Centre Franco Basaglia       

 

Résumé : Les mots migrent d’un champ lexical à l’autre, ils se transforment, se contaminent. Des termes propres au champ spécialisé de la psychiatrie passent dans le langage courant. Cette analyse suit dans son voyage le terme de « psychose ». Quel est son sens originaire ? Qui se l’approprie ? Dans quelles circonstances ? Ce détournement modifie-t-il son sens ? Avec quelles conséquences quand le mot fait retour dans son champ d’origine ?

 

Temps de lecture : 15 minutes

 

 

Les mots voyagent d’un champ lexical à l’autre, ils migrent, se transforment, se contaminent. Ces migrations témoignent de la vitalité d’une langue, elles la modifient, l’enrichissent, l’infléchissent…au risque parfois d’une confusion, voire d’une perte de sens ?

Les termes propres au champ spécialisé de la psychiatrie passent de plus en plus dans le langage de tous les jours. Des étiquettes diagnostiques envahissent les titres des journaux et des magazines, les cours de récréation, l’entreprise…Aujourd’hui, quand on est un peu bizarre on est qualifié de « schizo », taiseux d’ « autiste », méfiant de « parano », une entreprise qui se redresse après des difficultés est « résiliente » et la crise financière est « borderline »[1].

Nous nous attacherons, dans cette analyse, à suivre dans son voyage le terme de « psychose ». D’où vient-il ? Quel est son sens originaire ? Qui se l’approprie ? Dans quelles circonstances ? Cette appropriation, ce détournement modifie-t-il son sens ? Avec quelles conséquences quand le mot fait retour dans son champ d’origine ?

 

Définitions

L’étymologie du terme nous enseigne que le terme « psychose » vient du grec ψυχήpsyche, « esprit, âme », et ωσις-osis, « anomalie ».

Le dictionnaire Larousse médical propose une définition générale, qui ne tient pas compte des nombreuses controverses existant dans le champ psychiatrique à ce sujet. La psychose y est définie comme un « Trouble[2] mental caractérisé par une désorganisation de la personnalité, la perte du sens du réel et la transformation en délire de l’expérience vécue [3]».

« Psychose » est donc un terme générique employé en psychiatrie – et dont la définition varie dans le temps et selon les pôles de spécialités dans le champ psychiatrique (psychiatres, psychanalystes, neurologues…) – pour désigner une « condition anormale de l’esprit » qui conduit le plus souvent à une « perte de contact avec la réalité. » Les individus souffrant de psychose sont nommés des « psychotiques ». Employé pour qualifier divers problèmes psychiatriques, la psychose n’est pas un diagnostic complet et spécifique en tant que tel. En effet, des problèmes très variés se retrouvent sous cette appellation (délire, hallucinations, violences, perceptions distordues…).

L’utilisation médiatique de « psychose »

L’actualité nous présente de nombreux exemples de l’utilisation du terme « psychose » hors du champ psychiatrique. L’épidémie de fièvre Ebola qui frappe le continent africain actuellement nous offre un florilège de l’emploi du mot « psychose » par les médias. Voici quelques titres de presse récents :

La Libre Belgique titre : « Ebola: la Côte d’Ivoire au bord de la psychose[4] »

Tandis que pour le journal Le Soir : « Le Congo tente de conjurer la psychose d’Ebola. [5]»

Le site web, 20 minutes.fr affirme : « Ebola: La psychose crée la panique dans une école de Boulogne-Billancourt.[6]» et « Ebola: La psychose, un autre mal à combattre.[7] »

Un site de presse féminine s’interroge : « Ebola : début de psychose en Europe ? [8]»

Pour la presse médicale : « Ebola : un vent de psychose se lève.[9] »

Un blog d’information alternative : « Ebola : vers la psychose collective ? [10]»

Tandis que dans un journal de la presse africaine : « LA PSYCHOSE DU VIRUS DE LA FIEVRE ÉBOLA GAGNE DU TERRAIN A LOUGA. [11]»

Les exemples répertoriés montrent que ce n’est pas un « certain type de presse » qui ferait une utilisation erronée ou sensationnaliste du terme « psychose ». Les titres ci-dessus viennent de la presse généraliste belge, européenne et africaine, d’un journal médical, d’un journal féminin ou encore d’un blog d’information alternative tenu par des journalistes indépendants.

Tous ces articles racontent les réactions disproportionnées des individus et des populations face à une épidémie. Des quartiers sont désertés dès qu’on y signale la présence de malades, des parents retirent leurs enfants d’une école parce qu’un de leurs condisciples revient d’un voyage en Afrique, des populations recourent aux remèdes les plus inattendus pour se garder de la contagion, des malades sont abandonnés, laissés sans soins par  peur de la contamination…

Le terme « psychose » fait une belle unanimité et est repris par tous les médias pour qualifier cette situation. Mais que recouvre-t-il dans le contexte d’une épidémie de fièvre hémorragique ?

Ce qui frappe tout d’abord, à la lecture des articles, c’est que le terme « psychose » est associé à d’autres mots qui apparaissent de façon récurrente à ses côtés et viennent préciser son sens. Ces termes associés expriment deux idées. Tout d’abord la crainte, avec les mots « inquiétude », « peur »,  « panique » et « paranoïa ». Ensuite, des mots comme « irraisonné » et « ignorance » viennent préciser et qualifier la nature de cette crainte.

De ces associations de mots, on peut déduire le sens exact donné à « psychose » dans ces articles. Il s’agit d’une peur panique collective qui n’a pas de fondement réel et qui prend des proportions totalement injustifiées.

Ce sens « familier », cette reprise d’un terme issu de la psychiatrie dans le langage de tous les jours sert à qualifier l’état d’esprit d’une population par rapport à un événement (ici, une épidémie, mais on retrouve ce terme dans des articles qui évoquent d’autres types de peurs, face au terrorisme par exemple). Cet usage est-il erroné ?

Pas tout à fait, puisqu’on y retrouve les éléments de définition du Larousse médical : « perte de sens du réel » et « transformation en délire de l’expérience vécue ». Mais cet emploi n’est pas tout à fait juste non plus puisque la « folie » ici invoquée, une crainte qui est « folle » par son caractère infondé et par les proportions qu’elle prend, n’est pas de nature psychiatrique au sens clinique du terme.

 

Quand « psychose » fait retour vers la psychiatrie

L’usage médiatique qui est fait du mot « psychose » a-t-il des conséquences sur le sens purement clinique, originaire, de ce terme ? Oui, puisque les définitions des termes diagnostiques sont toujours en controverse dans les manuels. L’usage qu’en fait la presse – en privilégiant la définition portée par une certaine psychiatrie (ici une vision organiciste contre la vision psychanalytique) – vient modifier les rapports de force dans le champ de la psychiatrie sur la question des définitions.

Par contre, les représentations de la population face à la psychose et aux psychotiques se trouvent comme « contaminées » par l’usage répété que font les médias des termes psychiatriques. En associant systématiquement la psychose à la peur, et cet usage par la presse est devenu si fréquent et banal que les deux mots en sont presque devenus inséparables dans les consciences, l’utilisation de l’un éveille immanquablement le sentiment de l’autre dans les esprits.

Ce va et vient, cette migration de sens, de la clinique (symptôme) à une émotion (la peur), provoque une collusion des signifiés (les concepts). La psychose et la peur sont désormais liées, entretenant un sentiment, diffus mais tenace, de crainte envers ceux qui en sont les porteurs : les psychotiques et plus largement ceux qui sont considérés comme « fous ».

En effet, « psychose » et « psychotique » sont des termes génériques en psychiatrie, c’est-à-dire qu’ils désignent un grand nombre de dysfonctionnements mentaux – du délire aux hallucinations en passant par la schizophrénie – jusqu’à désigner, dans l’esprit du grand public, le fou de manière générale. La conséquence est que la psychose et les psychotiques font peur. Ils évoquent une menace, un danger flou, mal défini, mouvant et déraisonnable contre lequel il est très difficile de se prémunir.

En plus de cette association répétée – crainte et psychose – par les médias dans des contextes divers, cette collusion de sens est encore alimentée par certains faits marquants, ici plus en rapport avec la psychiatrie, mais qui restent dans le domaine de l’exceptionnel. Tel meurtre spectaculaire perpétré par une personne qui sort d’un hôpital psychiatrique[12] par exemple. Ces événements, bien que rares (les études montrent que la prévalence d’actes de violence n’est pas plus élevée chez les personnes qui ont des problèmes psychiatriques que dans la population générale[13]), sont spectaculaires, largement relayés par la presse, et portent une charge émotive importante. Ils viennent confirmer avec éclat un sentiment qui restait dans le vague puisque issu d’une association spontanée d’idées, provoquée par la collusion de deux signifiants (psychose et peur).

Et comme la peur ne peut être suscitée sans raison, un troisième terme va venir relier, dans une fausse relation de cause à effet, la crainte et son objet : la dangerosité. Une boucle signifiante se forme alors : la psychose engendre la crainte par son potentiel (réel ou fantasmé) de dangerosité. Une nouvelle entité signifiante naît de cette chaîne causale : le fou dangereux.

 

Conclusion

Si elle témoigne des capacités de transformation d’une langue, la « contamination épidémique » du langage de tous les jours par un signifiant issu d’un savoir situé – ici la psychiatrie – n’est pas toujours sans conséquences. En effet, invoquer la « folie » d’une peur, quand elle n’est pas objectivement justifiée, n’est pas un usage incorrect en soi. Cependant, c’est quand cet usage fait retour vers son champ lexical d’origine que des problèmes peuvent se poser. La trop grande proximité entre « folie », « psychose » et « peur » conduit à une association indéfectible de ces termes dans les esprits. Les victimes de cette association sont les psychotiques qui se trouvent « marqués » par la peur, stigmatisés sous prétexte de dangerosité, le plus souvent à tort.

Cette stigmatisation a bien sûr des conséquences sur la vie des psychotiques : enfermés pendant des années dans des hôpitaux, écartés arbitrairement de la vie sociale, ils paient un lourd tribu à cette représentation qui fait d’eux un objet de crainte. Alors que les traitements actuels peuvent permettre à beaucoup d’entre eux de mener leur existence au sein de la société et ce, sans dommage pour quiconque.

Quel rapport entre la crainte du « fou dangereux » et la peur irraisonnée face à une épidémie ?

Le caractère fallacieux de la peur justement. S’il y « folie » ici, elle n’est pas à rechercher du côté du psychotique ou du caractère de l’épidémie, elle se situe plutôt du côté de celui qui éprouve de la crainte.

[1]Voir l’article du Nouvel Observateur, Etats-Unis. Lorsqu’on parle de reprise tout est relatif, publié le  19 octobre 2012.

[2] Rien que le mot « trouble » fait controverse dans le champ psychiatrique. En effet, ce terme témoigne d’une vision organiciste de la maladie mentale qui est contestée notamment par les psychanalystes.

[3]  Voir le terme psychose dans le dictionnaire Larousse en ligne.

[4]  Voir l’article du journal La Libre Belgique, Ebola : la Côte d’ivoire au bord de la psychose publié le 26 août 2014.

[5] Voir l’article du journal Le Soir, Le Congo tente de conjurer la psychose d’Ebola, publié le 09 octobre 2014.

[6] Voir l’article du journal 20 minutes, Ebola : La psychose crée la panique dans une école de Boulogne-Billancourt, publié le 6 octobre 2014.

[7] Voir l’article du journal 20 minutes, Ebola : la psychose, un autre mal à combattre, publié le 7 octobre 2014.

[8] Voir l’article du journal Le journal des femmes, Ebola : début de psychose en Europe, publié le 8 actobre2014.

[9] Voir l’article du journal Pourquoi docteur,  Ebola : un vent de psychose se lève, publié le 7 octobre 2014.

[10]  Voir l’article du journal Boulevard Voltaire, Ebola : vers la psychose collective ?, publié le 10 octobre 2014.

[11] Voir l’article du journal Dakar actu, La psychose du virus de la fièvre Ebola gagne du terrain à Louga,  publié le  15 septembre 2014.

[12] Voir par exemple cet article du journal Libération, Parcours meurtrier d’un psychotique, publié le 2 mars 2011.

[13] Voir le rapport des textes des experts Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant une schizophrénie ou des troubles de l’humeur, et la Synthèse bibliographique Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant une schizophrénie ou des troubles de l’humeur, Haute Autorité de Santé, 2010.

 

 

 

noir carré 50

 

print