Se commouvoir (ensemble au-delà d’une psychiatrie populaire)

Autrice : Olivier Croufer, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Et si la souffrance n’était pas un problème de santé mentale ? Il est grand temps d’imaginer à nouveau nos relations aux souffrances des vivants et chercher des façons de s’y commouvoir. Des situations sont proposées pour tenter de sentir comment passer par les souffrances d’un autre, ou chercher à former des manières de vivre qui nous émeuvent peut-être différemment, mais conjointement. Pour découvrir ces manières de se commouvoir, on s’est offert des espaces d’apparition pour soutenir des exercices à accomplir ensemble : des espaces d’apparition psychophysique où psyché et corps physique se donnent parfois d’étranges formes pour vivre dans le monde, des espaces d’apparition éthique où l’autre entre en scène à l’endroit où des responsabilités sont à prendre, et des espaces d’apparition politique où les émotions viennent nous rejoindre, ou nous disjoindre, dans ce qui vient faire communauté. Ce qui apparaît n’est alors qu’une occasion, ou simplement un exercice, pour tenter de nouveaux modes de vie depuis ce qui nous émeut de la souffrance des autres.

 Temps de lecture : 75 minutes

Étude 2025 - "Se commouvoir (ensemble au-delà d’une psychiatrie populaire)"

« Elle a un problème de santé mentale »

Et toi, tu dis, subrepticement, dans le cours d’un plein de vie : « Ce n’est pas bon pour ma santé mentale ».

Finalement, ces formules m’essoufflent. J’ai le sentiment de tomber dans un silence sombre et opaque.

J’entends pourtant bien l’intérêt de la formule que tu prononces : « Ce n’est pas bon pour ma santé mentale ». Tu indiques ce qui, pour l’heure, est ta limite dans le supportable : « ça suffit ! ». Et l’enchaînement logique, spontané, que nous avons tendance à faire, moi aussi, est d’imaginer ce qui pourrait conforter ta santé mentale. D’habitude, vu la lourdeur caillouteuse du climat où tu dis tes mots, on cherchera des réponses concrètes, des possibilités plus ou moins réalistes pour que tu ailles vers un mieux-être. C’est dans cet enchaînement logique et d’un naturel bienfaisant que, finalement, à la longue, je me suis mis à étouffer comme si de longues histoires du vivant installées où nous habitions tombaient dans un silence empressé.

À mon tour, j’ai cherché une phrase, une formule qui relancerait mon désir d’être vivant qui ne refoulerait pas ce qui est pourtant insupportable ou indésirable. Cette phrase, j’ai eu besoin de la formuler en utilisant un « je ». Ce « je » est le lac dans le cours des rivières. Il est la retenue du temps passé, durant quatre décennies de la fin du siècle passé et de ce siècle, ce temps à être dans des expériences collectives avec des personnes marquées de psychiatrie. Ces expériences ont toujours été celles du quotidien, c’est-à-dire de nos rapports, au jour le jour, au morceau partiel de la terre que nous habitons ensemble. Ce temps s’est déroulé en ville, une ville où j’habite, avec son port industriel et de plaisance, ses cafés près de chez soi, ses boulangeries de pâtisseries arabes et ses enseignes de vêtements internationaux. Il prolonge le temps, plus long encore, celui qui s’installe de la mémoire de ma mère, qui était assistante sociale en psychiatrie, et de mon père, psychiatre, et tous deux psychanalystes, qui m’ont sans cesse invité à franchir le fossé qui sépare les conditions économiques et culturelles très confortables où j’ai été éduqué pour faire le pas et découvrir auprès des autres des conjonctures plus dures où j’aurais à chercher ma part de responsabilité et un plaisir conjoint à être et à parler. Ce temps de la constitution de soi est aussi nourri de l’expérience personnelle, très intime, qui naît de l’amitié. De la retenue mémorielle où je récolte aujourd’hui ces histoires, je peux affirmer sans réserve que la présence à mes côtés de la souffrance existentielle psychiatrisée de ces amis a transformé de façon subtile et radicale ma façon d’aimer les autres et le monde où nous vivons.

Cette phrase qui fait écho à « ce n’est pas bon pour ma santé mentale » et qui émerge du lac de ces expériences, elle a surgi dans une forme qui se refuse toute certitude donnée d’avance : « Et si la souffrance n’était pas un problème de santé mentale ? ».

La forme interrogative et hypothétique (« Et si…) s’est imposée inéluctablement. Depuis ces expériences de rapports diversifiés aux souffrances existentielles psychiatrisées, ne sommes-nous pas sans cesse en train d’interroger le confinement étouffant qu’il y a à les mettre sous le jour de la santé mentale ? N’y a-t-il pas quelque chose de cette question qui se vit et s’exprime depuis ces expériences ? Quoi : là ou là, d’emblée une affaire d’habitat, d’un logement qu’on n’a pas, de garni triste, d’appartement vide, de tasse de café restée sale sur la table depuis des semaines, d’odeur suave des draps inondés de la sueur des mois traînants, une histoire de voisins qui se disputent chaque soir derrière la paroi. Ailleurs, c’est la chambre d’un fils esseulé sur son matelas allongé sur le sol, le lever vers la cuisine familiale si compliqué, presque impossible.

Une autre fois, c’est une affaire quotidienne d’argent, celui qu’on n’a pas, qu’on n’a plus, qu’on rembourse, cet argent, signe lugubre d’une histoire sociale qu’on ne racontera plus, de bulletins où ne figurait même plus l’encourageant « effort à poursuivre » tant la situation était désespérée, une histoire de C4 inévitables, ceux qu’on a reçus, et de portes qu’on a claquées, ou même pas : l’employé disparu l’air de rien, perdu, vanné.

Ces événements, ces circonstances, ces émotions, ces odeurs, pris au ras des pâquerettes, qui peut prétendre les arracher de terre et les déposer dans le panier de la santé mentale sans les abîmer ? Sans les déterrer du milieu qui les rendait vivants ? « Et si la souffrance n’était pas un problème de santé mentale ? » exprime une tentative d’atterrissage. Comme si revenir à même le sol de ces expériences pouvait permettre de renouveler du vivant.

Cet atterrissage, je l’envisage à partir d’un point d’appui : la souffrance. Ou, disons, un point de passage : la vie d’une personne psychiatrisée, la vie d’une personne avec un problème de santé mentale, passe par de la souffrance. C’est le point d’atterrissage. Et de passage : qui permet de laisser circuler les nutriments, les événements, l’oxygène et les habitacles, l’argent et les glissements qui conduisent la vie.

Une formule plus ancienne où la souffrance est point de passage fut longtemps le mantra des expériences que nous développons dans la ville. Cette formule est scellée dans un texte de 1986. Ces expériences urbaines étaient à leurs débuts, à la différence de ce qui se vivait pour l’auteur du texte : Franco Rotelli, psychiatre, directeur des services de Santé mentale de Trieste, une ville du Nord de l’Italie, distante de plus de 800 kilomètres de Liège. Dans ce texte intitulé L’institution en invention, il indiquait l’endroit où renouveler la psychiatrie : « l’existence-souffrance d’un corps en rapport avec le corps social ». Être auprès de l’existence-souffrance permettrait un contact presque miraculeux où disparaîtraient dans une fumée évanescente les « appareils scientifiques, législatifs et administratifs, des codes de référence culturelle et des rapports de pouvoir structurés autour d’un objet précis (…) : “la maladie”, à laquelle se surajoutait, à l’hôpital psychiatrique, la “dangerosité” ». Autrement dit, éventer l’institution et en revenir à la vie, là où tout n’est pas dit sur elle par la science, la justice actuelle, la culture de tout le monde, et être curieux d’une vie, de ce qui y passe d’amour, de violence, de cafés partagés et de photos traînant sur la commode de bord de lit.

Évidemment, les miracles ne s’accomplissent pas souvent. Dieu est parcimonieux. Atterrir sur l’existence-souffrance nécessite un terrain, y ramener un chat, un petit chauffage et une voisine, de l’ombre et un enfant, une assistante sociale et une caresse. C’est du boulot ! On n’est jamais sûr de la stabilité des éléments. Ça demande d’affronter nos peurs d’y être avec tout ça. Qui sait si, tout de même, ce ne serait pas dangereux ?

La perspective du je de cette écriture se veut rassurante et confiante. Depuis la souffrance, il est possible de mettre en mouvement ce qui nous fait vivre, d’y penser quelque chose ensemble, d’être dans des émancipations personnelles et collectives. C’est beau.

Pour lire la suite :

Table des matières

  • Passer par des émouvoirs
  • Des espaces d’apparition éthique
  • Des espaces d’apparition du politique
  • Des espaces d’apparition psychophysique
  • Passer
  • Dans l’humeur d’une vapeur poreuse
  • Comme une caresse
  • Former
  • Ce qui s’émeut dans la faille du rapport
  • Se retenir de la santé mentale : les souffrances sont d’abord informes
  • L’informe pour ouvrir des expériences démocratiques de la souffrance
  • Où est passée l’aire d’un é-mouvoir et d’un co-mouvoir ?
  • Les joueurs d’une psychophysique poétique
  • L’aire de l’informe pour y jouer décalé
  • L’informe des histoires morbides du corps
  • Des surfaces de réflexion pour figurer l’informe monstrueux, terrifiant, violent
  • Un collectif dans les impasses de la forme habituelle de la santé mentale
  • Former une culture de l’accompagnement depuis l’incertitude et la différence
  • Se soulever
  • S’émanciper d’une doctrine du jugement
  • L’éventualité de nouveaux modes de coexistence
  • Quels commouvoirs de soulèvements par-delà la dette infinie à la santé mentale ?
  • L’émouvoir d’une expérience de réciprocité
  • Bibliographie

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