L’ami Joseph de Maupassant

Auteure : Marie AbsilPhilosophe, animatrice au Centre Franco Basaglia

Résumé : « Scènes pour des politiques d’hospitalité » sont des textes d’analyse qui tentent de réfléchir aux mouvements que les histoires d’hospitalité induisent dans les rapports humains. Dans l’Ami Joseph, Maupassant nous offre une vision assez curieuse de l’hospitalité. L’impression dominante qui ressort du récit est une fermeture à l’autre, si bien que l’hospitalité y est vécue comme une dépossession de soi.

 

Temps de lecture : 15 minutes

 « Scènes pour des politiques d’hospitalité » sont des textes d’analyse qui tentent de réfléchir aux mouvements que les histoires d’hospitalité induisent dans les rapports humains. Ces analyses sont construites à chaque fois selon le même schéma. Une scène est extraite d’une œuvre littéraire, plastique, poétique, … Elle est présentée en début d’article. Nous essayons ensuite de qualifier les hôtes : quels noms portent-ils, quelles sont leurs qualités ? Enfin, nous nous demandons en quoi cette scène d’hospitalité questionne et transforme les rapports humains, voire invite à de nouvelles politiques.

 

Monsieur de Méroul retrouve un vieil ami de collège, Joseph Mouradour, lors d’un bal à Paris. Heureux de ces retrouvailles, les amis d’enfance se voient à plusieurs reprises à Paris. C’est d’abord l’étonnement des changements que le temps a opéré chez l’un et chez l’autre. Fort intimes et complices dans leur jeunesse, les deux hommes ont pris des chemins fort différents. Monsieur de Méroul, marié à la fille d’un châtelain, mène une vie tranquille et réglée entre Paris et ses terres à la campagne. Joseph Mouradour, lui, ne s’est jamais marié. Conseiller dans sa région, il est devenu un républicain convaincu. Lors de ses visites, Joseph Mouradour charme ses hôtes par sa verve méridionale et son franc-parler républicain. Si bien que l’été venu, les Méroul l’invitent à venir séjourner sur leur terre. Très vite cependant, ils vont regretter leur geste d’hospitalité. Joseph Mouradour en effet prend l’invitation à se sentir comme chez lui au pied de la lettre. Bientôt, c’est lui qui dirige la maison et les Méroul n’ont d’autre choix que de partir pour pouvoir voir leurs amis légitimistes. Ils abandonnent ainsi leur maison à l’ami Joseph.

 

Une hospitalité intéressée ?

 

La première question qu’on peut se poser à la lecture de cette nouvelle est qu’est-ce qui motive vraiment les Méroul dans leur offre d’hospitalité ? On suppose qu’ils offrent à l’ami Joseph un séjour agréable à la campagne loin de ses préoccupations de conseiller, une compagnie familiale au vieux célibataire, l’agrément de la compagnie d’un ancien camarade de collège. Or, Maupassant présente les choses tout autrement. On s’aperçoit alors que la motivation profonde des Méroul dans leur geste d’hospitalité n’est pas d’offrir mais bien de recevoir.

 « L’été vint. Les Méroul n’avaient pas de plus grande joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C’était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Ils allaient au-devant des invités jusqu’à la gare voisine et les ramenaient dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l’état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu’on apercevait dans les champs, sur tout ce qu’on voyait par l’horizon. [1]»

 Ce passage révèle que la joie attendue de l’hospitalité ne se situe pas dans la rencontre de l’autre mais bien dans l’exaltation de soi. Or, l’ami Joseph joue ce rôle d’admirateur à la perfection. Il s’extasie, complimente…il comble parfaitement les attentes de ses hôtes par son enthousiasme jovial.

 « Dès qu’il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. Il leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments. Tout le long de la route il fut charmant, s’étonna de la hauteur des arbres, de l’épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval. »

 Charmé par les compliments de Jospeh, Monsieur de Méroul se laisse gagner par l’enthousiasme de son ami. Il  sort de sa réserve habituelle et fait une offre dont la générosité n’est commandée que par  sa vanité satisfaite.

  « Quand il mit le pied sur le perron du château, M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale : « Tu es chez toi, maintenant. » Joseph Mouradour répondit : « Merci, mon cher, j’y comptais. Moi, d’ailleurs, je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l’hospitalité que comme ça. » .

 

L’envahissement

 

Joseph prend l’invite de son ami très au sérieux. Comme il est à la campagne, il adopte le costume du paysan, visite les environs, copine avec les fermiers et donne son avis sur tout. Cette spontanéité blesse la réserve des Méroul très attachés au cérémonial et à la distinction que commande leur rang. Peu avare de ses opinions républicaines avancées, l’ami Joseph choque un prêtre que les Méroul avaient invité à dîner en son honneur.

 «  Alors le mari prononça doucement : « Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ? » Mais Joseph aussitôt s’écria : « Elle est bien bonne, celle-là ! Avec ça que je me gênerais pour un calotin ! Tu sais, d’ailleurs, tu vas me faire le plaisir de ne plus m’imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en, vous autres, autant que vous voudrez, dimanches et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette ! »

 L’hospitalité, envisagée comme vecteur d’agrément et d’autosatisfaction par les Méroul, se transforme peu à peu en envahissement. Au fil des jours, l’ami Joseph s’affirme de plus en plus comme un maître despotique. Il entreprend activement la conversion de ses hôtes à ses idées politiques. D’abord moqueur, il finit par s’emporter et leur impose la lecture de ses journaux républicains.

 «  M. de Méroul tenait à la main le Gaulois pour lui, le Clairon pour sa femme. (…) Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu’apportait son ami et il demeura lui-même perclus d’étonnement. Puis il marcha vers lui, à grands pas, demandant d’un ton furieux : « Qu’est-ce que tu veux faire de ces papiers-là ? » M. de Méroul répondit en hésitant : « Mais… ce sont mes… journaux !

– Tes journaux… Ça, voyons, tu te moques de moi ! Tu vas me faire le plaisir de lire les miens, qui te dégourdiront les idées, et, quant aux tiens… voici ce que j’en fais, moi… » Et, avant que son hôte interdit eût pu s’en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement La Justice entre les mains de Mme de Méroul, remit Le Voltaire au mari, et il s’enfonça dans un fauteuil pour achever L’Intransigeant. »

 

L’hospitalité comme dépossession de soi

Au cours de son séjour, l’emprise de l’ami Joseph ira grandissant. Son sans-gêne et son aplomb paralysent ses hôtes qui deviennent des étrangers dans leur propre maison. Ils lisent leurs journaux en cachette, n’osent plus recevoir le curé…Ils en sont réduits à jouer la comédie de l’approbation et de la concorde pour ne pas froisser leur hôte.

 « Au bout de huit jours, en effet, il gouvernait la maison. Il avait fermé la porte au curé, que Mme de Méroul allait voir en secret ; il avait interdit l’entrée au château du Gaulois et du Clairon, qu’un domestique allait mystérieusement chercher au bureau de poste et qu’on cachait, lorsqu’il entrait, sous les coussins du canapé ; il réglait tout à sa guise, toujours charmant, toujours bonhomme, tyran jovial et tout-puissant. »

 Ebranlés dans leur conception de l’hospitalité comme accueil du même, les Méroul capitulent complétement devant la différence, les manières étrangères de Joseph. Comme ils se refusent autant à se convertir aux idéaux de leur hôte que de provoquer une explication déplaisante en lui manifestant leur désaccord, ils n’ont d’autre choix que de lui abandonner leur maison.

« D’autres amis devaient venir, des gens pieux, et légitimistes. Les châtelains jugèrent une rencontre impossible et, ne sachant que faire, annoncèrent un soir à Joseph Mouradour qu’ils étaient obligés de s’absenter quelques jours pour une petite affaire, et ils le prièrent de rester seul. Il ne s’émut pas et répondit : 

« Très bien, cela m’est égal, je vous attendrai ici autant que vous voudrez. Je vous l’ai dit : entre amis pas de gêne. Vous avez raison d’aller à vos affaires, que diable ! Je ne me formaliserai pas pour cela, bien au contraire ; ça me met tout à fait à l’aise avec vous. Allez, mes amis, je vous attends. » 

M. et Mme de Méroul partirent le lendemain. Il les attend. »

 

L’hospitalité comme rapport à l’autre

Que nous raconte ce récit sur l’hospitalité ?

 Dans cette nouvelle, Maupassant nous offre une vision assez curieuse de l’hospitalité. En effet, ce qui frappe à la lecture de ce récit c’est l’impression de fermeture à l’autre. Ici, il n’est jamais question d’échange, de relation, tout fonctionne à sens unique.

 Les Méroul ne conçoivent leur geste d’hospitalité que comme une occasion de se divertir et de se faire admirer. Ils supposent que leur invité doit avoir les mêmes valeurs, le même mode de vie qu’eux. Joseph quant lui, est persuadé d’avoir raison et de son bon droit. Il ne songe qu’à convertir ses hôtes à ses idéaux politiques et à ses manières bonhommes. Dans cette nouvelle, chacun joue sa propre partition, la rencontre est manquée. Or, quand on rate la rencontre, l’hospitalité peut être vécue comme une dépossession de soi.

 « La hantise d’une dépossession de soi caractérise le fantasme de l’intrusion d’un parasite dans l’espace domestique, comme on le voit d’abord avec ce vieil ami retrouvé qui s’installe, tout en bousculant les modes de vie et de pensée du couple hôte qui finalement quittent leur propre maison.[2] ».

 Ici, on peut dire que la question éthique que pose l’hospitalité n’est pas rencontrée. Les hôtes restent qui dans leur ethos[2] aristocratique, qui dans son ethos républicain.

 


 

[1] Alain Montandon, Désirs d’hospitalité. De Homère à Kafka., PUF Littératures européennes, Paris, 2002, p.175.

[2] Ethos « Ensemble des caractères communs à un groupe d’individus appartenant à une même société » et « Manière d’être sociale d’un individu (vêtement, comportement) envisagée dans sa relation avec la classe sociale de l’individu et considérée comme indice de l’appartenance à cette classe. » voir le Larousse en ligne pour la définition.

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