S’émouvoir (pas seulement en psychiatrie populaire)

Autrice : Olivier Croufer, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Il est grand temps de réimaginer ses cohabitations avec tous les vivants. En renvoyant les personnes qui souffrent à des institutions spécialisées en santé mentale ou en psychiatrie, nous nous soulageons, certes, mais nous nous privons aussi de nous émouvoir à ce qui pourrait transformer radicalement nos modes de vie. L’enjeu d’une psychiatrie démocratique, ou populaire, est de ramener les souffrances existentielles dans le quotidien de nos expériences de cohabitation pour y tenter des émancipations, bien plus collectives qu’individuelles. Cela commence par s’émouvoir. Trouver une joie à s’émouvoir depuis les souffrances existentielles d’un autre.

 Temps de lecture : 75 minutes

Étude 2025 - "S'émouvoir (pas seulement en psychiatrie populaire)"

L’audace tenait au lieu : un sauna. Cet étouffoir destiné à la détente avait servi durant vingt minutes de local de psychiatrie populaire. Cela s’était déroulé en deux moments. Le premier moment nous avait inondés d’une générosité de confiance et de fantaisie. Cela a dû avoir des conséquences. Trois amis s’étaient charriés et lavés d’une insulte raciste que l’un d’entre eux venait de subir. Leur ton était désinvolte, comme pour éviter à tout prix que les mots sales, injustes et grotesques ne pénètrent les corps de façon durable. Puis ils étaient sortis, calmes et gais, du sauna. Je m’étais retrouvé seul avec un homme recroquevillé sur un corps potelé. Je fus surpris qu’il se redresse pour tenter de deviner mon métier. Sans doute comptable ou professeur, me dit-il. Deux coups dans l’eau ! J’ai pris plaisir à poursuivre la devinette à son sujet. J’ai vite trouvé : cheminot, sur les rails, sur les chantiers. Nous étions en période de grèves tournantes au long cours. Je m’étais mis dans ce que j’imaginais être son camp, et qui, de toute façon, était mon lieu politique, le soutien d’un service public. J’étais curieux qu’il s’exprime sur la pénibilité de son travail, puisque cette charge faisait partie de la négociation politique. Mais il coupa abruptement.

— Ce n’est pas pénible, me dit-il. Son corps était flasque, mais dans la sincérité de sa réponse, je sentais surtout un corps détendu. On est cinq sur un chantier, dit-il. Il y en a toujours un qui n’a rien à faire. Parfois, on attend des plombes l’arrivée du contremaître pour les instructions. Ça arrive d’attendre dans la camionnette toute la matinée. C’est pas pénible. Je ne ferai pas la grève. Je ne m’occupe pas de tout cela.

Parfois, on laisse faire. C’est son point de vue, son morceau de vie. J’avais envie de le laisser comme ça.

Nous nous sommes retrouvés quelques semaines plus tard encalminés dans ce sauna. Il démarre la conversation avec l’immédiateté qui m’avait déjà surpris la première fois.

— Puisque vous travaillez en psychiatrie, je crois, je peux vous poser une question ? Un stress post-traumatique et une dépression réactionnelle, c’est la même chose ?

— Les mots ne sont pas les mêmes. Je partageais avec lui une évidence.

— Mon médecin m’a dit que c’était la même chose. Il m’a redonné trois semaines et il m’a dit que j’avais une dépression réactionnelle. C’est la même chose ou pas ?

Nous avions peu de temps. Nos corps suintaient. Je lui proposai de chercher ensemble ce que les mots pouvaient dire. Stress, dépression, post-traumatique, réactionnel, qu’est-ce que nous pouvions comprendre de ça. À cause de ma pudeur, par respect pour la sienne aussi, je n’avais pas trop envie de m’aventurer dans ce que cela pouvait désigner précisément dans sa situation. Nous sommes restés sur ce bord discret et chaleureux. Cela nous a fait plaisir d’être ainsi.

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Table des matières

  • Et si c’était joyeux ?
  • Le pouvoir magique d’une chambre de résonance
  • Jouer le jeu du bien-être avec évidence
  • Sans dire le jeu de la violence symbolique
  • Jouer dans les paradoxes : s’émouvoir
  • Nostalgie
  • Première étape du voyage : Bâle, faculté de médecine, 1688
  • Dès l’institution, le voyage se tend
  • A la croisée des chemins
  • D’autres passagers embarqués : Paris, Académie française, 1935
  • Nous vivons dans deux maisons, Silésie, 1945… et la vie tout entière envahie par le manque
  • Ce rapport, elle l’appelle tendresse
  • Enthousiasme
  • Un enthousiasme maladif, Kreuzlingen, 1936
  • Rassembler en commun des fragments d’histoires culturelles est-ce toujours possible ?
  • À la messe, bien s’enthousiasmer
  • 2009, sud-ouest de l’Allemagne : l’enthousiasme est quelque chose qu’on fait
  • Les histoires que l’on configure
  • Une réserve de chasse, Zimbabwe : un silence, des histoires, un geste d’enfant pour s’accorder
  • Déjà un geste, peut-être quelque chose de plus multiple
  • Honte
  • La prise de la santé mentale
  • La honte à même le corps d’un je de littérature
  • Chercher des émouvoirs d’émancipation
  • Faire exister et passer par d’autres
  • Ému par trois fantômes
  • Chercher la dialectique
  • Que retenir et que vivre ?
  • Bibliographie

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