Citoyenneté numérique et e-démocratie

noir carré 17

Auteur : Christophe Davenne, médiateur culturel et animateur au Centre Franco Basaglia 

 

Résumé : La frontière entre sphère privée et sphère publique s’amenuise au fur et à mesure que les nouvelles technologies de l’information et de la communication s’imposent à nous. Il nous faut réorganiser nos manières de voir, de croire, de nous informer mais également de changer les règles de nos partages et de nos rivalités. Internet est devenu un espace où tous les citoyens ont la parole, transformant les pratiques démocratiques et la participation citoyenne en leur équivalent numérique… transformant le citoyen en entité numérique ?

 

Temps de lecture: 15 minutes.

 

Nous l’avons vu lors d’une précédente analyse[1] : avec l’émergence – puis l’explosion – des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), la sphère intime des individus connectés s’est transformée. La frontière entre l’espace public et l’espace privé, de plus en plus floue, tend à s’amenuiser. Les rapports entre les individus se voient transformés au fur et à mesure que le quotidien se remplit d’écrans, qu’ils soient fixes ou mobiles.

Conjonctions de technologies fédératrices (matérielles ou non : smartphones, ordinateur personnel, réseaux sociaux, connexion à haut débit, etc…), les NTIC, en abolissant les distances et en démocratisant leur accès, se posent désormais en accélérateurs d’échanges permettant, par extension, d’induire des changements culturels et/ou sociaux. Ces technologies ont non seulement modifié la manière d’appréhender et de comprendre le monde mais aussi la façon dont nous nous définissons par rapport à ce monde : les singularités s’exacerbent, les différences s’affirment, amplifiant des oppositions, donnant naissance à autant de micro-conflits, itérations 2.0 des tensions. Si l’histoire des technologies nous rappelle que l’introduction de nouvelles inventions au sein de la société n’a jamais changé l’essence même des conflits interpersonnels qui la traversent (mais en a principalement transformé les modalités et les modes de résolution), elle nous rappelle également que les progrès technologiques ont toujours eu une influence sur la transformation des espaces démocratiques et de participation citoyenne.

Tout comme le développement du chemin de fer, au début du 19ème siècle, a rapproché les citoyens en modifiant leur rapport au temps et à la distance, la démocratisation d’Internet et des NTIC à la fin du 20ème siècle a bouleversé notre relation au monde, multipliant les moyens de communiquer et de s’informer, abolissant les distances sur le réseau des réseaux.

Ce bouleversement ne cesse de s’amplifier et l’arrivée récente du web 2.0, fondé sur une culture du partage interactive et collaborative, en a encore accéléré le mouvement. La mise à disposition de nouveaux outils (dont les réseaux sociaux en sont les plus importants représentants) permet désormais aux internautes de ne plus être de simples « chercheurs d’informations numériques » mais de devenir de véritables acteurs de la Toile, multipliant les possibilités pour chacun de prendre la parole et de la rendre visible au plus grand nombre.

Ces échanges favorisés par l’usage de nouvelles technologies de l’information et de la communication viennent s’amalgamer au terreau des relations sociales « traditionnelles » entre individus par le biais de liens virtuels, d’échanges de paroles numériquement incarnées. En perpétuelle évolution, les NTIC proposent continuellement de nouvelles opportunités de créer du lien social ainsi que les moyens de l’entretenir, transformant ainsi la notion d’espace public de manière inédite jusqu’à présent.

Il en résulte une nécessaire réorganisation de nos manières de voir, de croire, de nous informer, de nous souvenir, de donner ou non du pouvoir mais également de changer les règles de nos partages et de nos rivalités. Cette réorganisation soulève la question de la redistribution des rôles, non seulement entre professionnels de l’information et amateurs producteurs de contenus, mais également entre gouvernants et gouvernés, Internet devenant un espace où tous les citoyens ont la parole, transformant les pratiques démocratiques et la participation citoyenne en leur équivalent numérique.

 

E-citoyenneté…

On entend par « démocratie numérique » ou « citoyenneté numérique » l’ensemble des activités numériques qui facilitent les pratiques existantes ou créent de nouvelles pratiques dans le champ de la participation citoyenne. En d’autres termes, cette notion renvoie à l’idée selon laquelle les réseaux numériques sont susceptibles de développer voire de renforcer la participation à la vie politique et sociale. Allant de la simple information utile aux citoyens au débat en ligne, en passant par l’expression citoyenne et la codécision dans les affaires publiques, la citoyenneté numérique soulève deux enjeux majeurs.

 

1. La transformation des rapports entre citoyens et pouvoirs publics

Avec l’arrivée du web participatif, le rapport de force traditionnel entre gouvernants et gouvernés s’est modifié. Les citoyens ont désormais la possibilité d’échanger de façon plus directe et personnalisée avec les pouvoirs publics, voire même de participer plus directement aux activités relevant traditionnellement de la seule compétence des gouvernants. Les nouvelles technologies au service de la démocratie numérique permettent de renforcer la transparence des politiques publiques, en les soumettant à l’épreuve de la discussion, de l’évaluation et même dans certains cas de la co-construction. Ces dispositifs offrent ainsi aux citoyens la possibilité de porter publiquement un certain regard critique sur les actions des gouvernants. Un exemple particulièrement parlant est celui du site du Conseil de la Jeunesse, organe d’avis officiel et de représentation des jeunes francophones de Belgique. Par le biais d’enquêtes en ligne, de sondages et autres boîtes à idées, ce site permet de récolter la parole des 16-30 ans sur une série de thématique et de la relayer directement auprès du monde politique[2].

 

2. La transformation du vivre-ensemble

Les NTIC et la diversité des formes d’expressions qu’elles proposent ont modifié les frontières entre sphère publique et sphère privée. «  Le web a donné à des formes infimes, incomplètes, subjectives et murmurantes de participation l’opportunité d’émerger dans l’espace public. Aussi, cette porosité entre l’espace des sociabilités et l’espace public est-t-elle au principe de nouvelles formes de mobilisation et  d’organisation de l’action collective. », explique le sociologue Dominique Cardon[3].

Nous voyons ainsi émerger de nouvelles formes de solidarité et de rencontre de l’autre, des collectifs citoyens apparaissent, rendus plus ou moins publics car ayant désormais l’opportunité d’être visibles. Des pratiques citoyennes collectives autour du numérique ou l’animation de l’espace public grâce au numérique peuvent alors favoriser une dynamique de construction et de partage de connaissances et de valeurs communes sur un territoire donné. Ceci peut aider les habitants à se réapproprier l’espace public et à renforcer la cohésion sociale de façon générale.

 

… ou simple coexistence ?

Paradoxalement, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, en accroissant les moyens de créer et garder le contact, fragilise grandement la qualité de ce nouveau type de lien social en le démultipliant, l’affaiblissant proportionnellement à ses itérations et en l’utilisant comme un substitut de tout contact « réel ».

Philippe Breton, dans son ouvrage « Le culte de l’Internet : une menace pour le lien social ?[4] » défend l’idée que l’homme nouveau se transforme en individu-informationnel, défini par ses interactions virtuelles et se détachant peu à peu physiquement de ses congénères, voyant sa singularité « englobée dans une forme de conscience collective » comparable à un vaste réceptacle des données émises par chacun, devant repenser sa sociabilité, et remettre en perspective sa nature même. La citoyenneté numérique évoquée plus haut ne serait-elle pas dès lors qu’une simple coexistence sur les réseaux virtuels ? Ne serait-elle pas réduite à de l’interactivité seule ?

Le nombre d’individus-informationnels croissant au fur et à mesure que l’accès à ces nouvelles technologies se démocratise, nous allons voir apparaître une nouvelle émanation de la citoyenneté numérique, caractérisée par un retour du nomadisme, que l’on qualifiera de « nomadisme numérique » et dont la particularité résidera dans le fait de pouvoir interagir en ligne et hors ligne, quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Cette mobilité connectée[5] assurera une « continuité communicationnelle » dans un collectif ou le lien communautaire ne sera plus un lien sociétal entre deux individus mais un lien virtuel qui l’unit à d’autres liens tout aussi virtuels. De ce fait, le « mobinaute » se créera des voyages, des identités, des parcours, qui lui permettront d’aller à la rencontre de l’autre, un autre lui même d’abord, voire même plusieurs, mais aussi un autre qui va le compléter, le mettre en danger, le conforter… en tant que citoyen numérique…

 


 

[1]    « Identité 2.0 et extimité digitale », par Christophe Davenne. Article disponible en téléchargement libre sur http://www.psychiatries.be

[2] A titre d’exemple, le site du Conseil de la jeunesse a permis, via un vaste sondage en 2012, de définir les priorités des jeunes à aborder lors de l’élaboration du Plan Jeunesse.

[3] Dans un article intitulé Vertus démocratiques de l’internet, publié le 10/11/2009.

[4]    Paris, La Découverte, 2000.

[5]    La notion de mobilité connectée est détaillée sur la page Wikipedia consacrée au nomadisme numérique.

print