L’art, performance de trajectoires défaillantes

Auteure : Véronique Renier Romaniste, photographe, plasticienne, coordinatrice/animatrice à Revers

 

Résumé : En exacerbant le résultat, le trajet pour y arriver est parfois dévalorisé jusqu’à n’être plus dans la réalité de la vie. D’autant plus quand la trajectoire est flottante voire défaillante. Pourtant, dans les institutions sociales, c’est précisément avec ces lignes de vie précaires qu’il s’agit de faire culture. Peut-être faut-il dès lors y embarquer de l’art. Celui-ci a de particulier qu’il se nourrit avec bonheur des ratages et ne cherche ni à contourner ni à éviter les accidents

 

Temps de lecture : 15 minutes

Dans une société postmoderne marquée par la prégnance de multiples normes et la difficulté de se créer des valeurs qui rassemblent, l’obligation de performance est omniprésente et l’action placée au-dessus de tout.  Face aux incertitudes, on se doit de gérer sa vie comme on gère une entreprise : définir des objectifs et travailler à les rencontrer au mieux et au plus vite. L’homme est devenu cet individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale[1]. Cette quête nous concerne tous et à toutes les étapes de la vie – de l’école à l’emploi, en passant par le privé – et puisque la performance est vue comme un gage de bonheur, la compétition est partout, l’échec est à bannir, la moyenne ne suffit pas. Peu importe si, en exacerbant le résultat, nous dévalorisons le trajet pour y arriver jusqu’à n’être plus dans la réalité de la vie. Peu importe les souffrances qu’engendre un tel mode de fonctionnement et ceux qui, dans l’impossibilité de s’y conformer, restent à la marge.

Un tel système n’accepte aucune faille et laisse peu de place à la différence.  Si certains font le choix de vivre autrement et si de nouvelles manières de regarder le monde émergent ici et là, beaucoup suivent un parcours « hors norme » bien malgré eux. Marqués par la maladie mentale et le long et douloureux chemin qui l’accompagne – souffrance, exclusion, pauvreté, isolement, solitude – nombres sont à mille lieues des critères qui fondent une telle société. Penser la performance quand son existence tout entière est marquée par les fragilités et les errances, relève de l’absurde et oblige à se questionner sur ces chemins que certains ne peuvent suivre et sur ces routes singulières qu’il s’agit d’emprunter pour exister un peu.

Marianne ne dessine pas, ne dessine plus. Pour l’instant, elle n’y parvient pas : pas d’idée, pas d’envie, pas d’étincelle…  Mais il y a une feuille de papier devant elle, un crayon entre ses doigts, et il n’en faut pas plus pour que, soudain, elle se lance dans l’activité qui est sa favorite depuis des mois, quelque soit l’atelier créatif qu’elle fréquente. En un rien de temps, la page est couverte de son écriture ronde, régulière, son écriture d’ancienne secrétaire, en un motif régulier pas si éloigné du dessin finalement, explorant à l’infini le prénom de ce fils qu’elle dit ne plus voir.

Danny vient de se mettre au travail, explorant le thème de la cigarette, celui qu’il préfère, le seul qu’il aime vraiment. Il entre parfois dans d’autres sujets, à l’initiative de l’animateur ou du groupe, et s’il paraît prendre plaisir à peindre animaux, personnages, paysages…  c’est toujours à la cigarette qu’il revient. Paquets de cigarettes, cigarettes, cigares, briquet, cendrier…  remplissent la feuille de manière anarchique, le tout accompagné de quelques notes, commentaires personnels sur le fait de fumer des cigarettes, d’acheter des cigarettes, d’avoir ou de ne pas avoir de cigarettes à acheter pour fumer.

Jacques vient de terminer la lecture au groupe de ce texte qu’il vient de produire et il s’amuse, un peu gêné mais assez fier, de ce que le groupe l’applaudisse. Ce n’est pas si habituel, cela arrive parfois, expression soudaine de l’émotion que chacun a pu prendre dans sa rencontre avec un texte qui lui a parlé.  Est-ce que ce texte a résonné parce qu’il parle de séjour psychiatrique ? C’est possible, mais parions plutôt que la rencontre entre ce texte et son public soit surtout celle du rire, du second degré, face à une écriture où le je/personnage nous amène à découvrir par ses yeux un univers  hospitalier inhospitalier, étrange, science-fictionnesque, drôle et terrifiant. Le fond est dur, le style drôle et léger, le pari est réussi. 

Charles montre un livre réalisé au départ de centaines de peintures qu’il a produites à l’atelier depuis son arrivée. Ce sont des horizons, des paysages, assez semblables et pourtant toujours différents. Il en parle comme de saisons, aux couleurs changeantes et qui seraient fonction de ses humeurs. Un autre livre se prépare, celui d’Albert, qui travaille à un univers tout personnel, marin, aquatique, fantasmagorique, un univers dont il ne dit rien si ce n’est le plaisir qu’il a à le voir exister et plaire.

Tous fréquentent les ateliers artistiques de Revers[2], très régulièrement ou plus épisodiquement, quelques-uns depuis plusieurs mois, d’autres depuis peu. Certains se sont rapidement inscrits dans l’institution, beaucoup, entre allers et retours, ont pris leur temps et s’ils restent, ce n’est peut-être jamais pour très longtemps. La manière qu’ils ont d’investir le lieu leur est propre, dictée par leurs envies, leurs besoins, leurs possibilités, leur façon toute particulière d’envisager l’utilité de fréquenter ce genre de structure. On n’exigera pas plus ici qu’une inscription durable le temps d’un atelier, même si tous sont accompagnés par l’équipe de travailleurs à mettre en place un « programme » qui leur ressemble et sur lequel s’appuyer, en vue de rencontrer des objectifs aussi variés que personnels : sortir de l’isolement, faire des rencontres, reprendre un rythme, pratiquer la  photo, se remettre à la peinture, oser écrire, peut-être juste faire un pas hors de chez soi…

Dans tous les cas cependant, il s’agira d’entrer dans une dynamique de création : bouger, oser, faire, au départ de médiums essentiellement artistiques, dans le but d’un changement possible, d’un éventuel « mieux-être ». Ce choix de l’art comme moteur est une posture et, sans doute, y a-t-il nombre d’activités permettant de tendre aux mêmes objectifs. Mais l’art a ceci de particulier qu’il est échange, parole, communication.  Marianne, Danny, Jacques, Charles et Albert ne font pas autre chose que de « dire » : ils osent, en fonction des moyens mis à leur disposition et sous couvert de la création, raconter quelque chose d’eux-mêmes, un quelque chose qui leur est propre, qui en dit long ou pas du tout, que certains expliquent, dont d’autres ne disent rien. Peu importe, le but recherché n’est pas d’analyser ce quelque chose qui advient, pas plus que de le faire advenir à tout prix, s’éloignant par là-même de l’idée d’art-thérapie pour aller vers celle, bien différente, de la simple expression qu’engendre tout acte créateur.

Evidemment, cela demande efforts – sortir, venir, rester, faire avec les autres, oser, expérimenter – et les déceptions peuvent être nombreuses dans la création. On n’arrive pas toujours à ce que l’on voudrait, on n’est pas si facilement content de soi, on ne passe pas à chaque fois un bon moment, entre ses souffrances personnelles et les exigences du lieu. Si le plaisir est habituellement au rendez-vous, qu’il soit question d’apaisement, de liens ou de découvertes, on navigue souvent de doutes en insatisfactions quand on se trouve aux prises avec la création. L’art a néanmoins ceci de particulier qu’il se nourrit avec bonheur des ratages, ne cherchant ni à contourner ni à éviter les accidents, les considérant simplement comme évènements inhérents au trajet artistique.

En cela, l’art ressemble à la vie : un processus erratique, fluctuant, fait d’essais et d’erreurs, que nos sociétés occidentales de performance tendent à nier, se privant peut-être par là-même de toutes les richesses qui peuvent naître des « échecs ». Peut-être est-ce cela qui rend l’utilisation de l’art dans un parcours de soin si intéressant : au départ de trajets difficiles, aux souffrances multiples, au-delà des difficultés et des errances, permettre aux personnes les plus démunies de rencontrer un endroit où exister, un endroit où sont acceptées les défaillances, où les fragilités ne constituent pas, loin de là, un frein au résultat.

Ne devrions-nous pas tous d’ailleurs être en contact, d’une manière ou d’une autre, avec la création et oser ce qu’une poignée se permet ? Ne serait-il pas temps de s’approprier les attitudes et postures qui émergent de l’acte créateur : interroger, changer les regards, élargir nos manières d’être, dire l’indicible, laisser des traces, faire du neuf et du vivant… ? Il y a certainement ici une ouverture à d’autres possibles, des possibles qui concernent la personne dans sa globalité, le contact avec la création touchant de près à tout ce que nous sommes, à toutes nos facettes, à toutes nos ambivalences.

Surtout, l’art est communication et c’est peut-être là le vrai défi de son incorporation dans une institution sociale : porter à l’extérieur les multiples expressions qui émergent au sein des ateliers, provoquer la rencontre pour modifier les regards et permettre un enrichissement mutuel. Il s’agirait alors de trouver quelque chose de commun, de rassembleur, dans cette reconnaissance des forces et des fragilités de chacun. C’est cela qui, au niveau collectif, pourrait se montrer porteur de vérité, de complémentarité et d’un autre type de performance, qui, faisons-en le pari, nous accompagnerait à vivre ensemble et mieux.

 

 


 

[1] Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Hachette, 2011, p.48.

[2] Revers : dispositif d’insertion par la culture et service d’éducation permanente, proposant différents ateliers artistiques à des adultes ayant/ayant été soutenu par un acteur de la santé mentale. Les prénoms des personnes ont été modifiés, en vue de conserver leur anonymat.

 

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