Qu’est-ce que protéger (3) : des sphères d’immunisation ?

Auteur : Olivier Croufer, Coordinateur du plaidoyer sociopolitique au Centre Franco Basaglia 

 

Résumé : Troisième analyse d’une série consacrée aux différentes façons de donner sens et mettre en œuvre les « protections ». Avec le concept d’immunisation du philosophe Peter Sloterdijk, la protection porte sur la vie en tant qu’elle est fragile, fugitive, évanescente. Protéger implique de se démarquer d’un environnement grâce à des bulles qui produisent des excédents d’éveil, d’intelligence, d’affects (de pouvoir affecter et d’être affecté). Les voisinages multiples des bulles (l’écume) font vivre une co-fragilité dont nous pourrions profiter avantageusement.

 

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« (…) la recherche de notre est plus sensée que jamais : car elle interroge le lieu que produisent les hommes pour avoir ce en quoi ils peuvent apparaître comme ceux qu’ils sont. Ce lieu porte ici (…) le nom de Sphère. La sphère est la rondeur dotée d’un intérieur, exploitée et partagée, que les hommes habitent dans la mesure où ils parviennent à devenir hommes. (…) Les sphères sont des créations d’espaces dotés d’un effet immuno-systémique pour des créatures extatiques travaillées par l’extérieur »[1]. Le philosophe Peter Sloterdijk place les sphères de protection au cœur de sa pensée. Il emploie plus volontiers les termes « immunisation » ou espace « immunitaire », renvoyant ainsi la protection à la défense fondamentale de corps vivants, de la vie elle-même. Les sphères d’immunisation permettent non seulement de protéger[2], mais de déployer la vie. Elles permettent aux hommes d’apparaître, de devenir ce qu’ils sont. Grâce aux sphères, la vie advient. « La vie est affaire de forme »[3].

Pour que la vie prenne forme, il faut un intérieur, exploité et partagé par ses co-habitants. Une partie de l’œuvre de Peter Sloterdijk décrit comment a lieu cette animation intérieure, comment elle est insufflée par les co-existants humains et non humains. Ces affirmations renouvelées de l’intérieur permettent également de repousser un extérieur, d’en parler, de l’expliciter et d’y résister. « (…) L’être-dans-des-sphères constitue pour l’homme la situation fondamentale. (…) Une situation (…) qui  doit constamment s’affirmer, se rétablir, s’intensifier contre la provocation de l’extérieur. Dans ce sens, les sphères sont toujours aussi des structures morpho-immunologiques. C’est seulement dans des structures immunitaires créatrices d’espaces intérieurs que les hommes peuvent prolonger leurs processus de générations et de faire progresser leurs individuations »[4] .

Sloterdijk appelle immunisation le processus par lequel se forme la vie grâce à l’affirmation de sphères

 

La situation de l’idiot du Cosmos.

Les sphères ont pris des formes variées au cours de l’Histoire. La spécificité de la modernité est que « la Sphère Une a implosé »[1]. Aujourd’hui, il n’existe plus de monosphère pour guider la vie, ni la Sphère-Dieu, ni le Cosmos, ni des versions plus romantiques comme la Sphère-Nation ou la Sphère-Peuple. Si ces sphères peuvent encore réchauffer les humains, elles ne peuvent plus être considérées comme des hypersphères communes à tout et inclusives de tout.

L’homme moderne s’en trouve désemparé. Il « s’est lui-même envoyé en exil, il s’est banni hors de l’abri sûr qu’il occupait depuis des temps immémoriaux, en faisant sauter les bulles d’illusions qu’il s’était lui-même gonflées pour s’expatrier dans ce qui n’a pas de sens ni de lien (…) »[2]. L’être humain s’est exilé des sphères qui lui offraient du sens et des relations communes. Il s’est transformé en « idiot du Cosmos »[3]. Cette situation est une menace, mais aussi un défi. « Vivre dans les temps modernes, c’est payer le prix d’une absence d’enveloppe »[4].

Heureusement, l’homme moderne va se faire de nouvelles protections. Il va déployer des techniques de formation de systèmes immunitaires. « (…) Ce n’est pas la cosmologie qui dit aujourd’hui aux hommes à quoi ils doivent s’en tenir, mais la théorie générale des systèmes immunitaires. C’est ce qui fait la singularité des temps modernes : d’un seul coup, (…) le système immunitaire qu’était le ciel n’a plus été bon à rien. La modernité se caractérise par le fait qu’elle produit techniquement ses immunités (…) »[5].

Produire techniquement ses immunités implique de se démarquer d’un environnement. Peter Sloterdijk décrit l’attaque au chlore gazeux par l’armée allemande en 1915 comme une de ces situations modernes significatives où les soldats découvrent l’air, auparavant invisible, comme un environnement duquel il faut désormais se protéger. Le masque à gaz devient indispensable à la vie. Plus tard, la peau aura besoin de sa crème solaire et les corps se protègeront des aliments industriels en consommant des produits biologiques. L’air respirable dans lequel les humains cherchent désormais à s’envelopper n’est pas que biophysique. « Les cultures sont des situations collectives d’immersion dans l’air et dans les systèmes de signes »[6]. Les habitats deviennent des microcentres culturels qui sélectionnent les films, les informations, les histoires qui climatisent la maison et les relations entre ses co-habitants. « On ne peut plus penser l’intégrité comme une chose que l’on acquiert en se dévouant à un environnement bienfaisant, mais uniquement comme la prestation spécifique d’un organisme qui veille en permanence à se démarquer activement de son environnement. Ainsi commence à progresser l’idée selon laquelle la vie tient moins dans l’être-là par ouverture et participation au tout qu’elle ne se stabilise par autofermeture et refus sélectif de participation »[7].

Les humains se démarquent d’un environnement en produisant leurs sphères immunitaires grâce à ce que Peter Sloterdijk appelle un processus d’explicitation. Celui-ci rend visible ce qui ne l’était pas, mais qui était pourtant sous-jacent. La physique fait apparaître la radioactivité, la biologie révèle les bactéries. Les humains se saisissent de ces découvertes pour créer des sphères d’immunité. La diététique et l’hygiène deviennent des disciplines qui formulent des routines sur ce qu’il convient de manger, de nettoyer, … Autrement dit, l’explicitation concerne « toujours à la fois les mots et les choses (…), une liaison entre des démarches relevant de l’opération et des tournures relevant du discours. (…) Elle se déroule à la fois dans les ateliers et dans les textes, progresse aussi bien dans les procédés techniques que dans les descriptions et les commentaires »[8]. L’explicitation permet ainsi de bâtir des « architectures de sécurité de l’existence, depuis le niveau des anticorps et de la diététique jusqu’à celui de l’État social (…), pour en faire des disciplines, des routines et des institutions sécurisées d’un point de vue formel»[9]. La devise des temps modernes est de « rendre les systèmes immunitaires explicites »[10].

 

Immunisation des bulles

En produisant une sphère d’immunisation qui refoule l’environnement, les humains créent un monde intérieur qui solidarise les co-habitants au point que le climat affectif, symbolique, sonore, … emporte dans des devenirs communs surréels. Dans des microsphères, intra-utérines ou inter-faciales par exemple, « le couple constitue une dimension plus réelle que l’individu – ce qui signifie que l’immunité du Nous constitue un phénomène plus profond que l’immunité du Moi. (…) Nous caractérisons les univers de proximité humains comme des espaces surréels pour exprimer l’idée que même des rapports dépourvus de dimensions spatiale comme la sympathie et la compréhension se transposent dans des relations quasi-spatiales pour devenir concevables et vivables »[1]. « (…) les histoires d’amour sont des histoires de forme, chaque solidarisation étant une constitution de sphère, c’est-à-dire une création d’espace intérieur »[2].

La cohésion de la sphère peut être alimentée par une cloche psychoacoustique, « une zone commerciale avec animation musicale avant Noël »[3], « les voix des doyens qui ordonnent, sermonnent et proclament »[4]. La climatisation peut relever de principes plutôt thermotopiques, qui apportent de la chaleur, du confort, du soulagement, de la gâterie. Ou aleotopiques : qui produisent des vérités, des critères de validité. Ou ergotopiques : stimulant une communauté d’effort, d’alliance, de combat (par exemple dans l’entreprise Coca Cola). Les co-habitants humains « se tissent eux-mêmes à l’intérieur d’une tente magique, ourlée de symboles, faite de significations et d’énergies internes. (…) L’île humaine se climatise elle-même, de plus en plus, par des excédents de vigilance et des circonspections perceptives. L’attention de ses habitants est infiniment plus provoquée par des distinctions et des incidents dans son propre domaine que par des événements dans l’environnement extérieur »[5].

Les sphères produisent ainsi des excédents d’affects – de pouvoir affecter et d’être affecté, d’éveils, d’intelligences. La fermeture des bulles vis-à-vis de l’environnement a des effets en retour vers celui-ci. « Les îles spatiales des êtres humains sont des postes avancés face à l’ouvert »[6].

 

Immunisation de l’écume

Mais le monde que nous habitons aujourd’hui n’est pas la bulle mais l’écume. « Grâce au concept d’écume, nous décrivons des agglomérations de bulles (…) Cette expression désigne des systèmes ou des agrégats de voisinages sphériques dans lesquels chaque ‘cellule’ constitue un contexte autocomplémentaire (en langage courant : un monde, un lieu), un espace sensoriel intime, tendu de résonances dyadiques et multipolaires, ou encore un ‘foyer’ qui vibre dans l’animation qui lui est propre, animation que lui seul peut éprouver et qu’il ne peut éprouver qu’en lui-même. Chacun de ces foyers, chacune de ces symbioses et alliances est une serre de relations sui generis »[1]. Les habitants modernes vivent dans des couples, des foyers, des entreprises, des ateliers médiatiques qui créent chacun leur monde. Autrement dit, la vie ne se forme plus dans une bulle, mais elle devient multifocale. Le concept d’écumes « propose (…) une théorie de l’époque contemporaine, sous le point de vue que la ‘vie’ a un déploiement multifocal, multiperspectiviste et hétérarchique. (…) La vie s’exprime sur des scènes simultanées et imbriquées les unes dans les autres, elle se produit et se consomme dans des ateliers en réseau »[2].

L’écume propose une architecture de l’immunité différente de la bulle car « ce qui paraissait homogène, stable et autonome se transforme en structures détachées et fragiles »[3]. Chaque bulle du voisinage met une tension sur les autres, elle les fragilise, affecte la stabilité de l’ensemble. « La métaphore de l’écume présente l’avantage de mettre en image la disposition topologique de créations d’espace vitaux qui sont à la fois créatifs et source de sécurité pour eux-mêmes. Non seulement elle rappelle le voisinage d’unités fragiles dans un espace comprimé, mais elle renvoie aussi à la fermeture nécessaire de toute cellule d’écume sur elle-même, bien que celle-ci ne puisse exister qu’en tant qu’utilisatrice d’installation de séparations communes (parois, portes, couloirs, rues, clôtures, installations frontières, zones de transit, médias). Ainsi l’idée de l’écume évoque aussi bien la cofragilité que la coisolation des unités empilées sous forme d’associations denses »[4].

L’immunisation dans l’écume s’effectue grâce aux avantages qu’apportent la cofragilité et la coisolation. La cofragilité est induite par la tension entre les bulles. Il existe un surmenage permanent des structures immunitaires. Pour se défendre, celles-ci doivent  réaffirmer, recréer sans cesse les symbolisations, les irradiations affectives, les sonorisations qui maintiennent la solidarisation des co-habitants. La sensibilité au sein des sphères est orientée par le fragile, l’éphémère, le fugitif qui caractérisent l’être dans l’écume et deviennent le substrat du devenir-humain des modernes. « (…) L’interprétation de l’écume ne pourrait déboucher que sur une ontologie politique des espaces intérieurs animés dans lequel le plus fragile est conçu comme le plus réel »[5]. Pour se défendre du surmenage, les êtres-dans-les-sphères privilégient les gâteries, les conforts et les mouvements ascensionnels d’aération des bulles. « La capacité de survie des cultures ne repose certainement pas sur les seules prestations de stabilité (…) de leurs ordre ou institutions symboliques, mais tout autant par le travail de lévitation souterrain (…), travail grâce auquel les habitants des îles anthropogènes créent leurs espaces de respiration »[6]. La vie se forme des allègements qu’induit la cofragilité de l’écume.

La coisolation situe l’immunisation en tant qu’elle utilise des parois et des médias communs pour s’isoler. L’immunisation profite des voisinages pour reprendre, réutiliser, réinventer les processus d’isolation, de climatisation et d’aération des sphères associées. « Dans le champ humain aussi, les différentes cellules sont collées les unes aux autres par des isolations, des séparations, et des immunisations communes. C’est une des particularités de cette région d’objets : la co-isolation multiple des foyers de bulles sous forme de voisinages multiples peut aussi bien être décrite comme un enfermement que comme une ouverture au monde. L’écume constitue donc un intérieur paradoxal dans lequel la plus grande partie des co-bulles environnantes sont à la fois voisines et hors d’atteinte, liées et éloignées du point que j’occupe. »[7]. Au-delà de la structure immunitaire de chacune des sphères, des immunisations communes se forment par voisinages en profitant avantageusement des fragiles créations de  bulles apparentées. La coisolation se différencie ainsi de la notion de « réseau » qui conduit à un graphisme erroné de type métro. « Le discours des écumes souligne en revanche les volumes spécifiques des unités communicantes »[8]. Il est ouvert à des immunisations communes à plusieurs sphères.

Ainsi, le concept d’immunisation de Peter Sloterdijk pousse celui de protection vers des lieux inattendus. Car ce dont il s’agit dans l’immunisation a peu à voir avec une identité à protéger, un socle de pierre à défendre. La protection porte sur la vie en tant qu’elle est fragile, fugitive, évanescente. Elle passe alors par les lieux, les sphères, les mondes qui donnent forme à la vie en profitant avantageusement de cette caractéristique fondamentale. Les bulles dans l’écume s’alimentent des climatisations symboliques (des discours et des paroles), des excédents d’affects, de l’affinement des perceptions et des intelligences qui permettront des conforts, des gâteries et des mouvements ascensionnels de soulagement pour les co-habitants du fragile. Ces lieux s’inventent en se démarquant de son environnement tout en profitant des processus d’immunisation mis en œuvre dans d’autres sphères (co-isolation). L’immunisation s’effectue aussi grâce aux voisinages multiples qui permettent l’aération spécifique de chacune des sphères.

 

[1] SLOTERDIJK, P., Bulles, Sphères I, Paris, Fayard, 2002, p. 31.

[2] Cette analyse fait partie d’une série sur la question qu’est-ce que protéger ?, téléchargeables sur psychiatries.be.

[3] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 13.

[4] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 51.

[5] SLOTERDIJK, P., Écumes, Sphères III, Paris, Hachette, 2005, p.20. Sur l’éclatement de la « Sphère Une » voir aussi l’analyse de l’historien Jean Delumeau dans « Qu’est-ce que protéger (1) : une sécurité sociale ? », téléchargeable sur psychiatries.be.

[6] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 24.

[7] Ibidem, p. 24.

[8] Ibidem, pp. 26-27

[9] Ibidem, pp. 27-28.

[10] Ibidem, p.149.

[11] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 173.

[12] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., pp. 184-185.

[13] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 184

[14] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 184

[15] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., pp. 9-10

[16] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 13

[17] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 334.

[18] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 334.

[19] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 436.

[20] SLOTERDIJK, P., Bulles, op. cit., p. 437

[21] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 48

[22] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 18

[23] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 23

[24] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., pp. 225-226

[25] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 32

[26] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit.,  pp. 644-645.

[27] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 49

[28] SLOTERDIJK, P., Écumes, op. cit., p. 226.

 

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