Frederick Exley, ou la soif d’exister d’un loser

Frederick Exley, ou la soif d'exister

Auteur : Julien Vanderhaeghen, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Frederick Exley est un loser fini, un grand raté ! Sa vie n’est qu’alcool, échecs, insatisfactions, dépression et exubérance inadaptée. Sa plus grande passion ? Les New York Giants, une équipe de football américain. Mais il est par-dessus tout le fan ultime de Frank Gifford, l’un des joueurs phare de cette équipe. Et tout cela tourne à l’obsession dans sa vie !
Le « Dernier stade de la soif » est un roman de Frederick Exley. L’autofiction d’un loser et de sa soif d’exister. Mais que vient toucher en nous un tel récit ?

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« Le dernier stade de la soif » de Frederick Exley est considéré comme un livre culte pour beaucoup de ses lecteurs depuis sa parution en 1968. Pourtant en France, il aura fallu attendre longtemps avant qu’il soit disponible. Considéré comme l’auteur d’un seul livre, Exley a néanmoins publié trois romans, mais la critique ne retiendra de lui que le premier intitulé an anglais « A fan’s note », titre bien différent de celui choisi en français.

 

« Le dernier stade de la soif », ou le récit d’un fan de football inadapté

Frederick Exley est un fan de football américain ! Un grand fan des New York Giants. Mais il est par-dessus tout le fan ultime de Frank Gifford, l’un des joueurs phare de cette équipe. Et tout cela tourne à l’obsession dans sa vie ! Tout cela prend une place telle, une importance telle, qu’Exley en vient à vivre par procuration le succès et la gloire au travers de Frank Gifford, son héros.

« Frank Gifford finit par connaître à New York une gloire que seul un visionnaire aurait osé envisager : il devint incontournable, partie intégrante de la dure mentalité de la ville. Jamais sa célébrité ne me gêna ou ne me rendit envieux. A vrais dire, je devins peut-être son admirateur le plus assidu. Il représentait désormais pour moi la réalisation des promesses les plus folles de la vie. »[1]

Pourtant, la vie d’Exley est bien différente. Passant d’échecs en échecs, sa vie professionnelle, sociale et sexuelle, est une vraie catastrophe. Tout le livre pourrait passer pour le récit d’un ivrogne autodestructeur, comme le suggère son titre en français « Le dernier stade de la soif », mais ce serait sans compter sur l’écriture magnétique de Frederick Exley et les déferlantes maniaques de sa plume. L’auteur alterne entre noirceur profonde et drôlerie implacable, narrant ses divers passages à l’hôpital psychiatrique, ses bagarres dans les bars, ses échecs dans la vie, son inadaptation continuelle, son refus de rester dans l’ordre établi tout en rêvant fermement au succès et à la gloire dans ce monde qu’il rejette et qui le rejette.

 

Une autofiction ou une autobiographie d’un raté ?

Le livre ouvre sur une note liminaire de l’auteur : « Même si les événements décrits dans ce livre ressemblent à ceux qui constituent ce long malaise qu’est ma vie, l’essentiel des personnages et des situations est le seul fruit de mon imagination. (…) Voilà pourquoi je souhaite que l’on me considère comme auteur d’une fiction ». Ainsi l’auteur voulait que son livre soit un roman d’autofiction et non une autobiographie. Néanmoins, il suffit d’un rapide coup d’œil à la biographie d’Exley pour y trouver de très nombreux parallèles entre sa propre vie et ce qui y est raconté. Le biographe d’Exley, Jonathan Yardley, avance même que le livre « a été retravaillé comme un ‘roman’ seulement après que son éditeur a exprimé quelques inquiétudes concernant les éventuelles poursuites judiciaires. A ce livre colle la puanteur d’une vie réelle qui a pris le chemin d’un véritable désastre »[2]. Néanmoins, il est indéniable, à la lecture du roman, qu’Exley en a rajouté pour compléter l’effet narratif de son histoire. Pourtant, pour Nick Hornby dans la préface du roman « Les personnages et les situations décrites sont si bizarres qu’il est en fait impossible de croire qu’ils aient été inventés : ils n’ont en rien l’aspect ni les propriétés d’ordre et de cohérence qui caractérisent la fiction »[3].

Ce qui tient du vrai ou du faux n’a finalement que peu d’importance. Ce qui en a par contre, c’est la vraisemblance de l’histoire et la sensibilité à fleur de peau d’Exley qui nous invite alors à ressentir tout ce qui le traverse.

« Le Docteur K. ne croyait pas pour autant que j’étais écrivain. Mais il semblait comprendre qu’essayer de casser les gens et les forcer à s’insérer dans une société peut-être inhumaine ne servait à rien et que la rébellion, quelle qu’elle fût, n’était pas toujours mauvaise. »

 

Exley, de l’inadaptation continuelle à la psychiatrie

Les ratés continuels, l’inadaptation sociale, la déprime et puis l’alcool mèneront Frederick Exley par trois fois à l’hôpital psychiatrique.

« Me réveillant un matin dans une cellule de prison à Miami, je fus amené devant un juge qui m’inculpa d’ivresse sur la voie publique et de vagabondage, et je pris une peine de trente jours avec sursis et appris de la bouche du juge que j’étais « bestial et fou furieux », et que je devais déguerpir de Miami dans l’heure. Je rentrai alors dans ma ville natale, Watertown, et à l’automne 1958, presque cinq ans après le match au Polo Grounds, je me retrouvai à l’hôpital psychiatrique d’Avalon Valley, sans me sentir particulièrement concerné par les raisons de mon internement. »

Son récit à l’hôpital alterne alors entre écriture maniaque, critique virulente et déprime complète.

« Nous avions déçu nos familles par notre incapacité à fonctionner correctement en société (une définition de la folie qui en valait bien d’autres). Nos familles, les yeux emplis de larmes et d’auto-apitoiement, avaient prié les médecins de nous donner à nouveau l’envie de redémarrer dans la bonne direction. »

Qu’est-ce que vient nous dire Frederick Exley sur le travail psychiatrique de son époque ? Un travail de normalisation où il est enjoint à chacun de se conformer à la normalité de la culture nord-américaine.

« J’ai également compris que la plupart des médecins – en tout cas, ceux avec qui j’étais en contact – n’étaient pas particulièrement compétents, et acceptaient en bloc les définitions de la normalité que la société leur avait imposées. Pour la plupart, ils ne considéraient pas de leur ressort de creuser les réalités étranges, angoissées et perverses que nous nous étions fabriquées. Surtout sans doute par manque de temps et dans l’ignorance de leurs propres faiblesses, ils trouvaient plus simple de rayer nos réalités pour les remplacer par celles de la société. Il m’avait également semblé que ces médecins étaient toujours prêts – peut-être même de façon zélée – à punir les patients lorsqu’ils refusaient ces réalités. Leur traitement était teinté d’une brutalité mélancolique. N’avions-nous pas après tout et depuis longtemps rejeté les réalités sociétales puisqu’elles étaient incompatibles avec nos capacités à exister ? »

Nous pourrions de notre côté compléter ce qu’écrit Frederick Exley avec ce que nous disions dans notre étude « Ecrire avec le trouble et la souffrance » : « Heureusement, les sujets ne s’assujettissent jamais tout à fait aux normes. Le trouble est précisément ce qui s’exprime dans ces écarts à la norme. Le concept de trouble est paradoxal. Il convoque une entreprise normative qui répète la norme et enjoint le sujet à s’y conformer, et en même temps le trouble exprime une émancipation du sujet qui s’échappe de la norme. »[4]

« ‘Mon Dieu, pensais-je, ils sont fous, et le seront toujours, qu’ils restent ici ou non.’ Je ris sans pouvoir m’arrêter. Ce qui m’amena à une question évidente : et moi ? Etais-je fou aussi ? C’est un peu difficile à faire, mais je suis content de l’avoir fait. Plus tard, je compris que cet aveu personnel est peut-être la seule rédemption possible en Amérique. Oui, j’étais fou. Et pourtant, je ne détestais pas ma bizarrerie, mes déviations, ces choses qui, après tout, me constituaient. Je voulais les préserver. Pour y arriver, je devais sortir de là. Tout à coup – aussi rapidement que la colère m’avait submergé –, je compris comment procéder. Je devais être le type d’homme que, selon moi, le monde voulait que je fusse. Je jouai le jeu avec toute la haine que ce bon docteur m’avait prodigué. »

Mais si le trouble s’exprime parfois comme une résistance à toute mise en forme, il peut aussi prendre la forme d’une perte de soi, d’une dissolution de son être. Il devient alors essentiellement souffrance.

« Si le sexe – ou plutôt son absence – constituait un problème de taille, ce n’était rien comparé à cette sensation d’anonymat et de perte de soi. Nous prîmes violemment conscience de cette perte un matin alors que nous traversions l’aile pour aller prendre notre petit déjeuner. »

Et Frederick Exley, comment nous atteint-il ? Par son écriture brute, pleine de vie, de rage et d’ironie, et par ses échecs en rafale, une écriture qui touche et à laquelle tout un chacun peut facilement s’identifier…

« Quelques minutes plus tard, j’étais dans le métro aérien, en train de sangloter, non, en train de chialer comme un bébé. J’étais seul dans le wagon, et la ville, dans les premières lueurs de l’aube, s’étalait à ma gauche, encore plus onirique que dans mon imagination. Je mis la main à ma poche, en sortis la feuille, la froissai en boule et la jetai à l’autre bout du wagon. Qu’est-ce que j’en avais à foutre des noms et des adresses ? La ville donnait tout, et je sanglotais comme un fou devant tant de chance, sans penser une seule seconde que l’ennui était la cause de mes larmes. Je pleurai jusqu’à l’hystérie, persuadé, comme Marcher, le héros de Henry James, qui savait dès le début qu’une bête rôdait dans son âme, que si jamais je me décidais à vivre, ma vie serait bien plus passionnante que celle des autres hommes, et qu’elle s’offrirait à moi dans cette ville, Chicago ».

 

La figure du loser

« Le dernier stade de la soif » serait-il le récit d’un loser ? D’un raté complet ? Voire d’un anti-héros ?

Mais qu’est-ce qu’un loser ? Un perdant ? Un raté ? Selon l’ethnologue Isabelle Rivoal « les définir précisément relève de la gageure et, pour une raison très simple. Nous ne disposons pas de données sur les losers, parce que personne ne s’intéresse à eux. Ce qui prouvent d’ailleurs bien que ce sont des losers. »[5] Pour l’ethnologue, il s’agirait « d’une ‘figure de la désynchronisation’. En langage humain, on dirait que le loser est à côté de la plaque, décalé, à l’ouest. » « Le loser, c’est quelqu’un qui ne sait pas être. »

Cette dernière phrase résonne assez bien avec le récit d’Exley, lui qui cherche continuellement à exister sans y arriver, évoluant entre crises d’excitation et tristesse alcoolique, partagé entre son désir de réussite et sa déchéance continuelle. « (…) le soi-disant « anti-américanisme dénué d’imagination » d’Exley n’est que le revers de sa frustration de ne pas pouvoir s’intégrer. Cette tension fondamentale traverse tout le livre et explique presque tout, de l’irresponsabilité agitée d’Exley à son besoin de célébrité. « Il voulait, note Yardley, être exceptionnel, sui generis, mais aussi être ordinaire… Il n’avait de place nulle part (…) » » observe David L. Ulin dans le Chicago Tribune[6].

« Le peu d’amis que j’avais eus étaient désormais mariés et pères de famille. Enfermés à double tour derrière leurs pelouses parfaitement entretenues et leurs maisons en bois blancs, avec leurs jolis enfants et leurs femmes frigides et angoissées, ils manœuvraient pour entrer au Black River Valley Club – l’institution la plus vénérable de la ville –, sans se demander à quoi ils allaient bien pouvoir se consacrer une fois ce rêve réalisé. Une gêne réciproque caractérisait depuis longtemps ma relation avec eux : ils avaient honte de moi parce que je buvais trop, n’étais sérieux ni dans mon travail ni dans le remboursement de mes dettes, et avais été, à plusieurs reprises, « interné » ; et moi, j’avais honte de leur honte. Pas une fois nous ne nous croisions dans la rue sans qu’ils me demandent avec condescendance, leurs yeux fuyant les miens, des nouvelles de ma santé. La jubilation – sûrement le fuit de mon imagination – qu’ils affichaient lors de ces rencontres avait le don de m’angoisser, comme s’ils voulaient me signifier qu’en manifestant ma folie et en me faisant interner à plusieurs reprises, je témoignais d’un simple refus infantile et hystérique de reconnaître la validité de leur mode de vie, et qu’en empruntant un autre chemin, j’avais voulu faire preuve d’un courage et d’une supériorité qui en réalité me faisaient défaut. »

Aujourd’hui, on ne cesse de nous rabâcher les oreilles avec des figures héroïques sensées nous inspirer, nous invitant à nous conformer à une image de réussite à atteindre. Ainsi on continue à nous renvoyer les images de ses self-made man, tel Steve Jobs que les coaches en réussite personnelle nous ressortent continuellement, ou ses artistes et ses héros sportifs sortis de nulle part et qui nous font rêver tout comme Frederick Exley en rêvait également. Derrière tout cela traîne cette vieille injonction – « quand on veut on peut » -, sempiternel devoir à s’adapter à la norme culturelle de la réussite, celle qui nous pousse et nous agit, nous sommant de devenir des winners ! Et surtout pas des losers…

Le loser serait-il alors notre anti-héros ? « L’anti-héros est un protagoniste dépourvu de certaines (ou de toutes) caractéristiques héroïques traditionnelles comme le courage, l’idéalisme, le sens moral. » [7]  Serait-il celui qui vient alors fracturer la norme ? Celui qui glisse une brèche dans un réel imaginaire de réussite inatteignable pour la majeure partie d’entre nous ? Ce type de récit de loser « pourraient bien introduire dans la réalité un décalage fictionnel qui aurait pour effet d’enrayer la reproduction systémique de cette réalité, afin d’en bloquer ou d’en infléchir le cours… »[8]

La figure du anti-héros apparaît à partir des années 50, essentiellement via la culture populaire. « Après les deux guerres mondiales il y a une véritable crise d’identité qui s’installe car les gens prennent conscience que l’homme n’est pas sans vices, il n’est pas non plus un surhomme comme le héros de romans de l’époque, il est ordinaire et cette crise d’identité se ressent dans les œuvres artistiques à partir des années 50 puisque la population se lasse du héros traditionnel qui leur ressemble trop peu et à qui elle ne souhaite désormais plus ressembler, laissant alors la vedette aux anti-héros et en particulier au anti-héros décevant, un type de personnage en qui le peuple peut enfin se retrouver. »[9]

Le récit de ces anti-héros vient alors nous troubler. Ces personnages nous touchent car ils sont proches de nous, on peut facilement s’identifier à eux par tous nos petits et grands ratages dans la vie. Ils nous invitent par une voie sensible[10] à ressentir leurs souffrances, leurs échecs, leurs doutes, leurs désirs, leurs flamboyances et leurs dépressions. « C’est pourquoi le dire du sensible passe souvent par la narration d’une histoire. Celle-ci permet de rejoindre la situation et de transmettre à un lecteur ou un auditeur cette sensibilité. »[11] En cela, ces personnages nous aident à décaler notre regard sur ceux que l’on croise partout ici et ailleurs. Plus que cela, ils touchent aussi notre vulnérabilité et révèlent en même temps cette part-là de nous-même, présente en chacun de nous.

Ces losers, ces anti-héros, ces écrivains comme Frederick Exley (et bien d’autres) nous disent aussi ceci : « Résister à cette normalisation, ce serait alors devenir mineur en refusant le type unique et universel de subjectivité imposé par le néolibéralisme, pour en proposer de nouveaux, multiples et singuliers. »[12] Finalement, ces personnages ne seraient-ils pas les héros de nos temps actuels ?

A lire et regarder également : « Loser »

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Références

[1] In « Le dernier stade de la soif », Frederick Exley, 2011, éditions Monsieur Toussaint Louverture.

[2] Yardley dans la préface du roman

[3] Nick Hornby dans la préface du roman

[4] « Ecrire avec le trouble et la souffrance », étude 2019, Olivier Croufer, Centre Franco Basaglia, p.5

[5] « Qu’est-ce qu’un loser ? Des chercheurs se penchent sur la question », par Stanilas Kraland, in Huffingtonpost, 2012. Consulté en juin 2021.

[6] « The Exley Files », Chicago Tribune, 19 octobre 1997. Consulté en juin 2021

[7] « De l’anti-héros au mythe« , 7 mai 2016. Consulté en septembre 2021.
A lire également : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antih%C3%A9ros

[8] « Loser », p.7, 2016, objet de la campagne de l’Autre « lieu ».

[9] « Succès et essor des anti-héros dans la pop culture du XXème siècle à nos jours. », consulté en juin 2021.

[10] Voir l’étude « Ecrire avec les troubles et la souffrance », Olivier Croufer, Centre Franco Basaglia, 2019. Plus précisément, le « chapitre 5 : Rendre sensible, rendre intelligible ».

[11] « Ecrire avec les troubles et la souffrance », Olivier Croufer, Centre Franco Basaglia, 2019, p.24

[12] « Loser », p.6