Des gestes à l’égard d’émotions qui mettent les personnes en déliquescence

Auteur : Frédéric Hainaut, Julien Vanderhaeghen, Olivier Croufer

Résumé : Des émotions sont parfois tellement intenses ou inattendues que le cours habituel du temps est dérangé. Les forces se déséquilibrent et le monde est senti différemment. Je ne m’effondre pas pour autant. Un dispositif qui nous permet de continuer à vivre ensemble pourrait peut-être se penser à partir d’une trentaine de jeunes qui ont réalisé des films d’animation sur des émotions qui pourraient mettre les personnes en déliquescence : anxiété, perte de soi, nostalgie, déprime… Ces jeunes sont étudiants en BD dans une école supérieure des arts. Ils aiment dessiner et scénariser. Ils ont dès lors imaginé des gestes qui donneraient un mouvement à ces émotions. Ils ont réalisé leurs films en mêlant leur sensibilité à des rencontres avec des personnes en prise avec des troubles parfois très difficiles à vivre. Pourtant, ces personnes habitent en ville parmi nous.

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Frédéric Hainaut est enseignant à l’École Supérieur des Arts de Saint-Luc à Liège. Il donne des cours de films d’animation. Julien Vanderhaeghen et Olivier Croufer sont animateurs en éducation populaire. Ils travaillent au Centre Franco Basaglia à partir des souffrances en prise avec la psychiatrie et la santé mentale. En avril 2026, S’émouvoir à la maison Renaissance de la Société libre Émulation, à Liège, restitue, sous la forme d’une exposition et de rencontres, une phase d’un travail commun.

 

Des dispositifs d’enseignements

Frédéric Hainaut. Je pense que l’initiative vient de moi. J’avais le désir de travailler à un projet concret avec les étudiants de mes cours d’animation. Un cadre concret. Discipliné. Sérieux. Et par rapport à ce qu’Olivier me racontait de son travail, j’avais l’impression que c’était quelque chose de concret qu’il fallait faire. Quelque chose de concret et de créatif.

Cette notion de « concret » est étrange. Le mot est souvent invoqué dans les conversations quand il s’agirait de revenir les pieds sur terre.

Frédéric Hainaut. C’est quoi enseigner ? Ça pourrait être accompagner des étudiants (je travaille dans une école d’art) dans un processus créatif et technique. Je pourrais faire quelque chose qui n’est pas concret, donner des exercices techniques. Je donne un cours technique, mais la technique, pour moi, n’a aucun intérêt. La compréhension des aspects techniques me dépasse complètement. Et puis, ça va très vite. En 30 ans, les outils de l’animation ont complètement changé. Réfléchir au monde qui va très vite, ça m’intéresse, mais chercher très vite des solutions techniques, non. Les étudiants sont beaucoup plus vifs que moi pour aller voir sur internet des outils, comment ils fonctionnent. Sur la technique, ils trouveront des réponses par eux-mêmes. Je pense aussi que, dans l’aspect créatif, s’il y a une réponse claire, je crois que ça n’a pas tellement d’intérêt. Je crois qu’il y a un intérêt à partir du moment où la réponse n’est pas claire. Et où les réponses peuvent être multiples, et complexes, et où les étudiants peuvent amener des éléments de réponse. J’essaie d’amener un cadre concret pour cela. Je propose un cadre, des rencontres, et à partir de là, qu’est-ce que nous sommes capables de faire ?

Le célèbre cinéaste d’animation sud-africain William Kentridge décrit son studio d’animation comme un espace de « procrastination productive[1] ». Procrastiner signifie ajourner, reporter au lendemain. C’est paradoxal de mettre la procrastination du côté d’un geste productif. Dans son studio, il tourne en rond 74 fois, s’arrête pour lire ses emails, boit une tasse de café, accroche son pantalon, se mouche le nez. Il boit une seconde tasse de café. Il s’arrête 4 minutes dans une sorte de rêverie. Il invite à penser le studio comme une tête élargie où, au lieu d’un mouvement des idées de 3 centimètres dans le cerveau, la marche de 9 mètres d’un bout à l’autre du studio implique une « vision périphérique[2] » où tu passes par les dessins collés au mur, les titres des journaux, les souvenirs, la radio, la bonne idée d’hier, la lassitude, six minutes de sommeil et l’anxiété.

Frédéric Hainaut. Cela reflète bien ma manière d’aborder un projet. C’est-à-dire de prendre le temps pour rencontrer, pour réfléchir. Pour rêvasser autour de quelque chose. C’est dans le processus depuis un certain nombre d’années que je fais des films. Je trouve que, généralement, c’est la majorité du temps pour faire un film. Ici, une partie du cadre est imposée : les films sont financés par une boîte de production qui est une école, j’ai un studio, avec un peu de matériel, une année scolaire, douze ou treize cours. Je dis aux étudiants : les films peuvent être faits dans ces conditions-là. Proposer aux étudiants de faire des exercices d’animation, ce n’est pas représentatif de faire un projet. Être en relation, prendre du temps pour se rencontrer, tourner autour d’une thématique, je trouve que c’est plus représentatif de ce qui se passe réellement. C’est-à-dire un travail préparatoire assez conséquent pour une mise en œuvre qui peut aller très vite, même pour un film d’animation.

Olivier Croufer. Dans notre travail, nous utilisons le terme de « expérience » pour qualifier ce que nous proposons. Je me permets de dire « nous », car le réseau d’associations où je travaille s’est appelé Les Expériences du Cheval Bleu[3]. Ce sont des expériences concrètes et très diverses dans lesquelles sont impliquées des personnes en prise avec la psychiatrie et la santé mentale. On est, ici aussi, sur du concret. Il me semble que ce concret implique, lui aussi, une « procrastination productive », une sorte de déambulation sur les territoires des gens. Une sorte d’errance, de recherche. Ce qui est difficile dans ces expériences, c’est de proposer de passer par les souffrances de quelqu’un. Les gens sont réticents. Ça se comprend. Mais, puisque ces souffrances sont présentes autour de nous, parfois très proches de nous, ça peut être un fil qu’il vaut la peine d’attraper pour… (j’hésite à employer des mots trop audacieux comme « pour transformer nos vies quotidiennes »)…, disons déambuler, découvrir ce qui se passe. Y sentir une joie de la découverte. Ou une lassitude. Dans le studio de William Kentridge ou la classe d’animation des étudiants de Frédéric Hainaut, il me semble qu’il y a des affects qui viennent avec la déambulation, avec la rêverie. Le supplément de ces dispositifs est de susciter des affects conduits par la création. Les dispositifs créent des manières de s’émouvoir. Les émotions sont quelque chose qu’on fait. Avec tout ce qui est amené dans le studio, puisqu’une création est à faire, arrive éventuellement la joie d’une recherche, la joie de la curiosité et de la découverte. Là où, d’ailleurs, on ne s’y attendait pas.

 

Que peuvent les émotions ?

Nous sommes plusieurs mois avant le début de l’année scolaire 2025-2026, lorsqu’Olivier, Julien et Frédéric se rencontrent. La discussion porte sur une délimitation de la proposition qui serait faite aux étudiants. Ce sont des étudiants en B.D. Ils aiment dessiner et scénariser des histoires. Ils n’ont pas de savoir-faire technique dans la réalisation de films d’animation. Ils ont une vingtaine d’années. La proposition sera de faire des films au sujet de gestes à l’égard d’émotions qui mettent les personnes en déliquescence. D’emblée, dans cette discussion à trois, on parle de gestes inachevés. Comme si ces gestes étaient à poursuivre.

Julien Vanderhaeghen. À 21 ans, on m’aurait demandé de faire un film sur un sujet lié à la psychiatrie, ça aurait été très difficile, je pense. Cette approche par les émotions permet de saisir un truc, pour eux, par rapport à là où ils sont, les étudiants, de se mettre dans une approche saisissable pour tout le monde. En ce qui concerne alors des souffrances, tomber en déliquescence, ça peut tout aussi bien être en psychiatrie, qu’un ami qui s’écroule et qui ne va pas bien. La question des gestes est que ça puisse aussi se poser à l’endroit d’un ami. Dans la dynamique recherchée, il y a quelque chose qui permet ça.

Olivier Croufer. Concret, un dispositif concret, une expérience concrète, c’est permettre qu’il se passe quelque chose pour chacun, autrement, c’est abstrait, on ne parvient pas à y être présent, on ne parvient pas à s’attacher à ce qui se passe. L’aspect créatif de ces dispositifs concrets est de chercher comment ils pourraient convenir pour chacun. Ces chacuns sont toujours très situés : à quel âge, saisis dans quel contexte, dans quel mystère ? Tout ça se cherche. On n’est jamais certain que les personnes pourront s’attacher à ce qui se passe. C’est important pour une psychiatrie populaire : comment les uns et les autres, très concrets, des êtres vivants très situés, peuvent se rendre présents auprès de souffrances existentielles et qu’ils puissent y être avec une certaine créativité et un certain enthousiasme.

Julien Vanderhaeghen. Dans le courant de l’année, j’ai l’impression qu’il s’est passé pas mal de choses quand nous n’étions pas là. Mais par rapport à ce que nous amenions depuis le Centre Franco Basaglia, nous avons eu quatre rencontres avec les étudiants, j’ai l’impression que, quand nous sommes arrivés avec de la matière, des extraits de films, des œuvres, des BD qui évoquent des émotions qui mettent les personnes en déliquescence, ça permettait d’attraper quelque chose. C’était des ouvroirs. Dans les processus artistiques ou réflexifs, ils ne tombent pas du ciel. Montrer ce qui existe chez les gens permettait d’amener dans des territoires imaginaires, des territoires de pensée ou d’expérience que chacun pouvait peut-être avoir. On a senti que ça faisait réagir en lien avec des personnes, avec la famille. Cela donnait du concret à partir duquel les étudiants pouvaient penser et imaginer. On voit bien au résultat qu’on s’est éloigné de ces ouvroirs, évidemment, et c’est très bien. Ça a créé une mise en mouvement.

Olivier Croufer. Permettre un mouvement quand nous ne sommes pas là. Comment nous permettons cette mise en mouvement alors qu’un dispositif se transforme : ce ne sont pas toujours les mêmes personnes en présence, les circonstances de la rencontre sont différentes, etc. ? Dans les situations réelles où s’éprouvent des souffrances existentielles, profondes, durables, compliquées, sentir le mouvement fait partie d’un processus vital indispensable. Ça ne va pas de soi, car, face à des souffrances existentielles durables, on a tendance à s’épuiser, se décourager, se sentir enlisé dans une impuissance, une aigreur ou une impasse de rage. Donc, dans un dispositif, on doit y déposer des éléments qui soutiennent le mouvement vital. On a fait deux propositions aux étudiants. Premièrement, désigner une émotion. Au lieu de prendre un affect trop massif comme la souffrance, chercher à désigner une émotion plus précise, peut-être plus partielle, mais finalement plus en phase avec la singularité d’une situation. Deuxièmement, de penser les émotions comme un mouvement. Étymologiquement, une émotion — e-mouvoir — est un mouvement qui nous fait sortir de nous-mêmes. L’émotion vient modifier notre rapport au monde. Elle modifie notre façon de sentir, voire notre sensualité. Elle vient modifier notre façon de comprendre les autres et de donner de la valeur, aimer plus, aimer moins. Elle transforme la temporalité vécue, l’ordre des priorités. Il y a avec l’émotion toute une série de mouvements qui sont mis en œuvre. Le verbe émouvoir ou s’émouvoir le dit explicitement : il désigne un processus où soi et le monde sont pris, ensemble, dans des transformations sensibles. On a invité les étudiants à prendre les émotions comme un mouvement.

 

Se lier par variations

Julien Vanderhaeghen. Quelque chose de particulier s’est produit lors de la rencontre entre les étudiants et les personnes de notre réseau sur les ébauches de storyboard. Les personnes de notre réseau sont très disparates. Elles viennent des Expériences du Cheval Bleu, donc des gens directement liés à la psychiatrie et à la souffrance psychique, ou des personnes d’ateliers que nous organisons qui sont en liens parfois plus indirects avec ça. Ces personnes que nous amenions dans cette rencontre disaient : « À quoi je vais servir ? », « Je vois pas ce que je vais apporter à des personnes qui font de la vidéo », « Je n’y connais rien, je n’ai rien à apporter ». Les étudiants se posaient des questions de légitimité : qu’est-ce que j’ai à raconter sur la souffrance des gens ? Chacun a amené des choses très disparates. Chacun avait dessiné un bout dans son coin, à sa manière, avec son style. En se posant ensemble des questions : « Qu’est-ce que tu veux raconter ? »,  « Comment ça s’assemble tout ça ? », « Qu’est-ce qui bouge ? », il s’est créé quelque chose qui était, je ne sais pas si c’est collectif, mais, en tout cas d’assembler, de créer quelque chose en commun sans gommer pour autant les différences qui s’exprimaient. En tout cas, chacun avait l’air de se prendre au jeu, d’essayer. Quelque chose se produisait au moment où le point de contact était effectif, où chacun se retrouvait à pouvoir jouer le jeu à plusieurs autour des images. Jouer le jeu, c’est pouvoir relancer, en tout cas, pour ma part, continuellement vérifier si ça parle pour chacun à différents endroits, essayer que chacun puisse avoir sa place dans l’interaction.

Frédéric Hainaut. Je suis quelqu’un qui hésite beaucoup, et ça fait partie de mon propre chemin dans la réalisation d’un film. Et donc, c’est quelque chose que je partage avec les étudiants. C’est-à-dire, quand on commence quelque chose, si c’est de l’ordre créatif, il n’est pas possible de savoir où on va arriver à l’avance. Donc, je leur dis que je leur propose un projet dont l’issue est incertaine. Pour ça, il faut que je propose aussi aux étudiants un cadre sécurisant. Un partenaire extérieur en qui tu as confiance, une association d’éducation permanente qui va proposer un cheminement de questions, un sérieux dans la relation, c’est sécurisant. Il y a des choses sur lesquelles, pour moi, il n’est pas nécessaire d’être sécurisé. Je ne vais pas leur dire : ça, c’est un bon dessin ; ça, c’est un mauvais dessin. Ça, pour moi, ce n’est pas sécurisant. C’est eux-mêmes qui doivent faire ce chemin d’appréciation. C’est plutôt dans le cadre, dans la manière de proposer le projet et les partenaires, que je peux rendre les choses plus sécurisées.

Tim Ingold, un anthropologue anglais réputé, a donné, en 2016, une série de conférences sur l’éducation à partir de sa longue expérience à la fois comme enseignant et comme anthropologue de terrain[4]. Il propose de penser l’éducation comme un moyen pour permettre une continuité sociale de la vie, la mener avec les autres. Cela le conduit à affaisser l’importance de la transmission si on entend celle-ci comme un transfert d’informations et de représentations d’une tête à l’autre, en souhaitant que le paquet reçu soit identique au paquet envoyé. Ce qu’on espère souvent dans une bonne communication. Tim Ingold nous invite à faire dévier le sens de communication vers « mettre en commun[5] » : comment des personnes aux expériences de vie différentes parviennent à trouver un terrain d’entente qui leur permette de poursuivre leur vie ensemble ? Pour que ce partage soit éducatif, on doit « se lier par les variations[6] ». C’est parce qu’il y a toutes sortes de variations dans nos environnements, dans nos expériences, en nous-mêmes, qu’il y a une « création continue[7] » à faire pour continuer à vivre ensemble. Tim Ingold place cette création du côté d’une mise en commun qui implique « une tension attentive par laquelle tous les participants projettent leur expérience d’une façon qui puisse correspondre à l’expérience des autres, qui en font de même, de sorte que cet échange aille au-delà de ce que chacun d’entre eux aurait pu imaginer au début et leur permette de poursuivre leur vie ensemble[8]. »

Frédéric Hainaut. Pour ma part, une des choses qui est vraiment compliquée, dans l’enseignement, et dans l’existence en général, c’est comment on prend la parole, comment la partager, comment elle est comprise. J’ai l’impression de toujours apprendre à ce niveau-là. Un aspect de l’enseignement, c’est le fait que moi, j’ai aussi envie d’être en apprentissage. J’espère que, quand je rentre chez moi, je rentre enrichi, autant que l’étudiant rentre enrichi. C’est important que le temps que je passe à l’école, avec les étudiants, soit un moment aussi riche d’enseignement pour moi. Donc, essayez de partager une parole avec les étudiants, c’est pour moi toujours un défi de trouver les bons mots, d’amener les choses de manière acceptable, respectueuse. Je trouve que ça demande une énorme énergie. Moi, ça me demande une énorme énergie. Et si je passe une énergie à ça, j’espère que l’étudiant peut aussi m’accorder cette énergie-là, donc choisir ses mots, essayer de s’exprimer le plus clairement possible. Je partage ces difficultés que je rencontre avec l’étudiant : comment est-ce qu’on rentre en contact avec l’autre ?

 

S’exposer

Olivier Croufer. Un mot retient mon attention dans les propos d’Ingold : correspondre. La création qui permet de continuer à vivre ensemble implique une tension attentive qui permet de correspondre avec l’expérience des autres. Il ne s’agit pas de rendre identique son expérience à celle des autres, mais d’y répondre. Il emploie correspondre comme dans la correspondance de lettres ou de mots délicats où deux êtres échangent et se répondent au fil du temps. On répond alors depuis l’exposition de la vie d’un autre. Sans exposition, pas de correspondance. Si rien n’est ouvert à la présence de l’autre, il n’y a pas vraiment d’appel à une correspondance. L’objectif de l’éducation « n’est pas tant d’inculquer une conscience ou une sensibilisation du monde qui nous entoure, mais plutôt de nous mettre en position de correspondance avec ce monde. En un mot, être ouverts au monde[9]. » Tim Ingold aime dire s’exposer au monde. « Cette exposition peut s’avérer troublante et implique un risque existentiel considérable. C’est comme mettre un bateau à l’eau dans un monde en formation, un monde où les choses ne sont pas toutes faites mais naissantes, constamment sur le point d’émerger[10]. »

Frédéric Hainaut. Je propose un cadre qui, peut-être, permet aux étudiants de raconter quelque chose, quelque chose qui puisse être entendu par tous. Je trouve que travailler quelque chose de créatif ensemble, c’est une manière très pudique de se dévoiler, et donc je ne demande pas aux étudiants de me raconter leur histoire, mais peut-être qu’au travers d’un récit qui devient une fiction, il est possible de partager des éléments de son existence. Ou bien, puisque le Centre Franco Basaglia a proposé des fragments d’histoires, d’aller aussi puiser dans des existences qui n’étaient pas les nôtres, et de prendre le temps de traduire cela sous forme de films d’animation. C’est une mise en parole, avec tous les défauts, avec toutes les fragilités que cela peut comporter, et qui fait sans doute tout l’intérêt de l’exercice.

Julien Vanderhaghen. À chaque rencontre, on n’est jamais venu avec « il faut faire ça ». Avec les personnes de notre réseau qui nous accompagnaient, on a essayé de réfléchir à ce qui fonctionne, ou ne fonctionne pas. Ça a été un processus de réflexion continue. Et pour les gestes que les étudiants devaient imaginer pour les émotions qui mettent les personnes en déliquescence, on n’a jamais cherché à avoir un contrôle là-dessus. On ne s’est jamais mis dans une posture de fermeture : voilà, maintenant, vous savez. On a d’ailleurs invité à imaginer des gestes inachevés, quelque chose qui serait incomplet.

Frédéric Hainaut. Le terme d’un processus d’enseignement est un moment qui m’interroge. Quand un film est fini, finalement, pour moi, je le délaisse un peu. Je délaisse un peu la projection, comment le transmettre. C’est une réflexion que je me fais à moi-même. Et donc, cette année, on ne délaisse pas du tout. On a tout de suite pensé la façon dont les films pourraient être montrés. D’expérience, je sais que certains étudiants peuvent être réticents, ils ont tendance à dire : le film que j’ai fait est mauvais. Et parfois sans nuance. Enseigner, c’est dialoguer. Je me rends compte que je passe peu de temps à faire un retour à mes étudiants. Dans le temps qui m’est imparti, je ne prends pas suffisamment de place pour cela. Bien que cette année, on a organisé des retours avec les personnes amenées par le Centre Franco Basaglia. Mais il me semble que cela manque à ma méthode de travail. Si je donne aux étudiants un projet dont l’issue est incertaine, je dois leur donner aussi un moment où on peut en parler. Et je ne sais pas quand on doit parler.

On n’est jamais certain de continuer à pouvoir vivre ensemble. S’émouvoir, à la maison Renaissance de l’Émulation, expose des gestes inachevés. Ils regardent probablement vers des expériences communes qui leur amèneraient des correspondants.

 

Le vidéos exposées vont être disponibles prochainement sur la chaîne youtube de l’ESA Saint Luc Liège : https://www.youtube.com/@esasaintlucliege/playlists 

 

Programme de l’événement “S’émouvoir”

Jeudi 9 avril, 16 avril, 23 avril, 30 avril de 17 h à 20 h. Atelier d’écriture : se commouvoir

À partir des films d’animation présentés à l’Émulation, l’atelier d’écriture proposera de prolonger dans la ville l’imagination des gestes à l’égard des émotions qui mettent les personnes en déliquescence. L’atelier d’écriture commencera donc à l’Émulation et se poursuivra dans la ville. Animation : Olivier Croufer, Centre Franco Basaglia. Possibilité de s’inscrire à une ou plusieurs séances.

 

Vendredi 10 avril, 18h-21h. Faire tenir le charme.

Discussion à partir du livre Faire tenir le charme. Comment réparer quand on est fêlé.e ? Ce livre est le fruit d’une recherche menée par le groupe Blablapsy. Ce groupe de recherche sur le soin et la psychiatrie s’est réuni toutes les semaines pendant un an et demi au sein d’un service de santé mentale liégeois. Ce travail de recherche collectif a développé des points de vue réflexifs à partir d’un paradoxe : les institutions psychiatriques qui se disent soignantes sont vectrices de violences. Cette psychiatrie qui prétend soigner, le fait-elle vraiment ? Comment, avec qui et où peut-on panser les violences subies dans les institutions psychiatriques ? La démarche de Blablapsy s’inscrit dans une volonté de faire droit aux sensibilités et aux légitimités des personnes minorisées socialement en raison de leurs souffrances psychiques ; ce groupe construit la possibilité de faire exister ces voix dans le monde social, défend leurs expertises et leurs savoirs ainsi que la nécessité de partir des points de vue et expériences des premier.ères concerné.es pour faire soin.

Mardi 14 avril, 13 h 30 – 15 h 30. Et toi ?

Olivier Praet filme son frère Martin. Le film fait découvrir les gestes des deux frères pour s’émouvoir entre cabane, hôpital psychiatrique, forêt et canapé. La projection du film (35′) servira à partager les gestes, fraternels, quotidiens, narratifs, ou autres qui permettent de continuer à s’émouvoir ensemble. En présence d’Olivier et Martin.

Mercredi 22 avril, 19 h. Des émotions troublantes (ciné-concert). Au B3, place des Arts, 1, 4020 Liège.

À partir de rencontres avec des personnes en prise avec des troubles parfois très difficiles à vivre, les étudiants de l’ESA Saint- Luc proposent un ciné-concert autour des émotions qui mettent en déliquescence. Une projection de leurs films d’animation accompagnés par des compositions originales des étudiants de l’académie Gretry sera suivie d’une performance mêlant leurs créations visuelles et des improvisations sonores du groupe Rivières du Monde.

Lundi 27 avril, 13 h 30 – 16 h 30. La fragilité

La Fragilité est un documentaire radiophonique dans lequel deux sœurs, Mano et Anaïs Carton, nous proposent, par le biais de trois voix, les leurs et celle de leur père Bruno, un voyage relationnel. Un sacré voyage car Bruno est pris par quelque chose de déstabilisant, on dit parfois qu’il s’agit de « folie ». Anaïs et Mano ont choisi, tenté d’accompagner leur père en dehors des institutions psychiatriques. Ce choix amène en plein cœur de tensions politiques : comment pouvons-nous créer des formes d’accompagnement qui se détachent de l’évidence d’avoir recours à l’institution psychiatrique ? Et si de telles tentatives ont lieu, que charrient-elles et que supposent-elles ? La famille devient-elle l’institution privilégiée pour prendre le relais ? Si oui, quelles complexités, voire quelles destructions cela implique-t-il ? Que gagnerons-nous à nous y mettre à plusieurs et à instaurer des légitimités nouvelles autour de manières alternatives de prendre soin ?

Nous vous invitons à participer à une écoute collective du documentaire. Ensuite, Anaïs et Mano soutiendront une réflexion à partir des questions ou réactions suscitées par l’écoute. Elles seront accompagnées par Clémence Mercier, travailleuse au Centre Franco Basaglia, Clément Dewarichet, stagiaire pair-aidant, animateur à Psylence Radio et berger urbain (tout est en lien), et Cel, membre du Centre de partage d’Avioth et proche de Bruno. Ielles souhaitent faciliter, à quatre, un partage d’expérience avec toutes les personnes participantes à l’activité, qu’elles soient concernées en tant que proche, en tant que personne psychiatrisée ou simplement sensible aux problématiques d’accompagnement ou de troubles psychiatriques.

 Mardi 28 avril, 13 h 30 à 16 h 30. Se salir ou s’en laver les mains ?

Atelier guidé par Catherine Wilkin (artiste, metteuse en scène et comédienne de la pièce Pepi), Delphine Bouhy (animatrice à Revers) et Clémence Mercier (animatrice au Centre Franco Basaglia) pour réfléchir, soulager, partager, travailler collectivement, et politiser des vécus de honte sociale. Cet atelier s’appuiera sur la pièce de Catherine Wilkin, Pepi, qui exprime entre autres les hontes d’une petite fille, puis d’une adolescente ; une petite fille précarisée sur le plan économique, sur le plan social et dont le papa semble, par moment, échapper complètement à la « normalité ». Les personnes participantes seront accompagnées pour partager leurs vécus si elles le souhaitent. Les hontes qui nous occuperont, ici, seront celles qui circulent autour du trouble psychique et psychiatrique. Peut-on continuer à s’en dessaisir, à s’en foutre, et à faire honte aux personnes qui se trouvent dans un écart aux normes sociales dominantes ? Ou bien pouvons-nous nous ressaisir des hontes subies, des hontes dont nous sommes témoins, des hontes que nous avons infligées pour tenter de s’émouvoir autrement ?

Jeudi 7 mai, 17 h 30 – 19 h. L’enchantement et s’émouvoir avec les animaux ou la nature

Véronique Servais, psychologue et professeur d’anthropologie à l’université de Liège, travaille depuis plusieurs années sur les façons inattendues de s’émouvoir dans les relations avec les animaux ou la nature. Celles-ci surviendraient lorsqu’on vit une expérience qui décale de son imaginaire habituel, où le malentendu existe, et où sa sensibilité est amenée à progressivement se transformer. Véronique Servais présentera ses recherches au cours d’un échange avec le public.

Toutes les rencontres (sauf le cinéconcert du 22 avril au B3, place des Arts, 1 à Liège) se déroulent à la maison Renaissance de la Société libre d’Émulation, rue Charles Magnette, 9, 4000 Liège.

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Notes

[1] William Kentridge. Self-Portrait as a Coffee Pot, Hauser & Wirth Publisher, 2025, p. 56-57.

[2] Ibidem, p.57.

[3] www.chevalbleu.be

[4] Tim Ingold. L’anthropologie comme éducation, Presses Universitaires de Rennes, 2018.

[5] Ibidem, p.16.

[6] Ibidem, p.17.

[7] Ibidem, p.18.

[8] Ibidem, p.52

[9] Ibidem, p.44.

[10] Ibidem, p.78.

Voir aussi, publié en resonance à l’exposition S’émouvoir, trois ouvrages édité par le Centre Franco Basaglia et disponible via le site www.psychiatries.be