Panoplie

Auteur : Christian Legrève, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé :  Nous sommes des êtres de raison, d’émotions et de relations. Pas d’ordre hiérarchique entre ces trois dimensions de notre humanité. Certain-e-s, à certains moments, vont donner plus d’importance à l’une ou à l’autre. Mais tout le monde s’accordera pour dire que ce sont trois moteurs de notre évolution, de nos actions, trois angles d’approche de notre humanité.

Temps de lecture : 20 minutes

Une stratégie pour penser et agir dans la complexité

Nous sommes des êtres de raison, d’émotions et de relations. Je ne mets pas d’ordre hiérarchique entre ces trois dimensions de notre humanité. Certain-e-s, à certains moments, vont donner plus d’importance à l’une ou à l’autre. Mais tout le monde s’accordera pour dire que ce sont trois moteurs de notre évolution, de nos actions, trois angles d’approche de notre humanité.

Ce qui nous fait bouger, changer, avancer, agir, c’est parfois nos émotions. Ou plutôt les sentiments, les affects qui naissent à partir de nos émotions. Une prise de conscience soudaine, une étincelle qui fait que tout se met en ordre, ou, au contraire, qui remet tout en question. On tombe amoureux, on découvre un enfant, on voit le jour se lever sur la campagne embrumée, on a un gros rhume, on assiste à un concert de Lara Fabian, on découvre le palais de l’Alhambra, le mont Tabor, ou les conditions de vie des réfugiés en Belgique. Et soudain, plus rien n’est comme avant.

C’est parfois le raisonnement qui nous met en mouvement. On lit tout Spinoza et on y réfléchit pendant des jours et des nuits, on pèse posément le pour, le contre, le rouge, le noir et le sourire de la crémière. On écoute une interview politique sur une chaîne publique d’information, et on est pris d’un doute. On essaye de faire la part des choses, de distinguer ce qui doit l’être. On analyse, on compare, on se questionne.
Mais ce sont aussi les rencontres qui nous font bouger. Les grandes rencontres, décisives, et la diversité des relations quotidiennes. Les rapports dans lesquels nous vivons avec les autres. Rapports choisis, rapports imposés, contraints, informels ou codifiés. A deux, à quatre, à 40, à 20.000, à 11 millions. Dans des contextes donnés, dans des cadres, parfois.

C’est même, en fait, l’articulation que nous faisons entre ces champs qui nous façonne. Mais pour les relier, il est nécessaire de les distinguer. Identifier ce qui nous affecte à tel moment, et connecter ces dimensions distinctes de notre conscience. On peut alors faire des liens entre ce qu’on vit dans chacune. Des intuitions qui se confirment. Des raisonnements qui sont soudainement mis en mouvement. Des certitudes ébranlées. Des conversations qui font écho à un livre ou une sculpture. « L’idéation et l’imagination sont [ainsi] dans l’orbite immédiate de la vie affective, et la sphère des passions n’est pas qu’un monde d’ « émotions » brutes, infralinguistiques ou antéprédicatives : elle est le biotope où s’engendrent littéralement, et à toutes les échelles, les visions et les valorisations du monde »1

Si donc, on veut agir avec les autres humains pour transformer le monde, si on veut les mobiliser le plus largement possible, on doit intégrer cette dynamique. Or, nous, on veut ça. On veut transformer le monde. Parce qu’il ne nous convient pas tel qu’il est, mais aussi pour la joie de le transformer. « Outre cette joie et ce désir qui sont des passions, il y a d’autres joies et d’autres désirs qui se rapportent à nous en tant que nous agissons.» 2

Alors, au CFB3, nous diversifions nos modes d’intervention. Pour te toucher de diverses manières. D’abord, on publie des textes. Vite dit, comme ça, on peut identifier des contenus qui touchent aux concepts ; d’autres qui concernent les normes, l’organisation politique, les institutions ; des commentaires sur des œuvres artistiques existantes ; et enfin, des récits. Et, parmi ces derniers, certains relatant des expériences vécues, et des fictions. Mais, en plus, tous ces contenus, nous en faisons des usages multiples. Nous leur donnons vie. Dans des rencontres où on évoque les univers qui nous inspirent, d’autres au cours desquelles on dit certains textes qui nous paraissent pouvoir te toucher. Certaines, enfin, où on met nos propositions en débat. Tout ça en passant chaque fois que c’est possible d’un mode à l’autre, puisque ton cerveau est fait comme ça, et le nôtre aussi4.

Ces trois champs – intelligible, normatif, sensible, nous les parcourons tirés, éclairés, nourris par des univers d’inspiration… Ce sont des imaginaires de référence qui éclairent nos approches et nous permettent, en quelque sorte, de les décoller du connu, de l’existant. Partir en recherche… Ces univers sont, à leur tour, redessinés par la démarche et les productions. Par le passé, nous en avons mis en avant trois principaux : la reconnaissance/l’émancipation, l’hospitalité, la justice sociale. Ils nous animent toujours. Mais l’inspiration se renouvelle sans cesse. Cette année, nous avons approfondi celui de la justice sociale avec un accent particulier sur la liberté, qui conjugue avec des acceptions de l’égalité, de l’équité, de la redistribution, du commun nous ouvrant aussi, au-delà des richesses matérielles, à celui de la reconnaissance des identités5.

Nous poursuivons donc un important travail de recherche sur les concepts, les idées, les principes, les théories, les spéculations qui peuvent inspirer l’action, et sur les controverses qu’ils amènent. Il y a des moments collectifs, et des démarches individuelles. Des personnes qui lisent, analysent, réfléchissent, définissent, et partagent leurs réflexions.

Des propositions en matière de normes… Nos travaux conceptuels ne nous inspirent pas que des réflexions. Ils nous suggèrent aussi des manières d’agir. Ils guident des pratiques, et nous suggèrent des normes d’organisation. Au sein du mouvement pour une psychiatrie démocratique dans le milieu de vie, nous avons porté l’élaboration de propositions politiques pour la psychiatrie, que nous mettons maintenant au travail au travers de plateformes.

Des analyses d’œuvres existantes…6 Autour de nous, l’une ou l’autre a été touché, un moment, par une œuvre artistique que nous pouvons relier à tel ou tel de nos univers d’inspiration. En mettant en lumière cette relation, nous pouvons rendre cet univers plus familier. Nous associons la réception sensible à la compréhension intelligible. Ceci nous permet de susciter l’attention pour nos démarches, mais aussi d’enrichir nos univers, de préciser leurs contours.

Des récits7 C’est une autre modalité de mise en relation des subjectivités. Raconter des expériences, des rencontres, le trouble qui naît de la confrontation avec l’étrange, l’incompréhensible. Mettre ces récits sous l’éclairage des univers d’inspiration. Témoigner, mais aussi prendre du recul sur l’expérience quotidienne. Et, ainsi, promouvoir une pratique ordinaire de la réflexivité.

De la fiction8 Puisqu’il s’agit d’inspirer une transformation du monde, raconter l’existant ne nous suffit pas. Notre intérêt pour la fiction procède d’abord d’une intuition et d’un désir, que Neil Gaiman, auteur de littérature fantastique et d’ouvrages pour le jeune public résume assez bien au cours d’une conférence : « La fiction peut vous présenter un monde différent. Elle peut vous emmener où vous n’avez jamais été. Une fois que vous aurez visité d’autres mondes, comme les gens qui ont goûté aux fruits du pays des Fées, vous ne vous satisferez plus entièrement du monde dans lequel vous avez grandi »9. Mais on trouve chez Berthold Brecht, dans son essai sur le théâtre, un exposé plus explicitement politique des enjeux de ce qu’il appelle la fable : « Nous avons besoin d’un théâtre qui ne permette pas seulement les sensations, les aperçus et les impulsions qu’autorise à chaque fois le champ historique des relations humaines sur lequel les diverses actions se déroulent, mais qui emploie et engendre les idées et les sentiments qui jouent un rôle dans la transformation du champ lui-même.»10.

Des mises en voix11 Nous multiplions les expériences de lecture de nos histoires dans différents contextes. À la force du récit, à la puissance de la fiction vient s’ajouter le souffle d’une sensibilité personnelle, d’une présence physique. Ces moments se révèlent précieux pour éprouver l’apport des univers d’inspiration, pour incarner les propositions, pour humaniser la vision.

 

Des univers inspirants aux institutions

Aucune de ces modalités d’action ne se suffit à elle-même. La finalité de notre action porte bien sur une transformation des institutions. Mais il arrive qu’on cesse de s’amuser dès qu’on s’intéresse aux implications de nos réflexions sur les institutions. On peut considérer que les controverses perdent alors en épaisseur, en complexité. Elles menacent de devenir triviales, de sombrer dans des oppositions binaires, et dans les plates considérations du manque de ressources, des rivalités et de l’inertie propre aux systèmes.

Ici, il est sans doute utile de faire une mise au point. Quand nous parlons d’institutions, il ne s’agit pas des établissements qui accueillent des personnes qui vivent avec des souffrances psychiques, ou alors, seulement au sens où ces établissements sont portés, inspirés par des systèmes de représentations, par une vision des rapports sociaux. La première de ces institutions est la folie elle-même, établie en tant que maladie mentale, en rapport à la santé comme institution. Nous voulons donc transformer ces institutions-là, et toute l’organisation sociale et politique qui en découle : les dispositifs, les règlements, les établissements, les procédures, les statuts.

Mais nous nous refusons à aborder cette transformation par le bas, par des réformes qui s’attachent directement à la modification des structures existantes. Nous tenons à la rattacher aux imaginaires de référence générateurs de controverses susceptibles de l’inspirer.

Et nous tenons absolument à continuer à garder en lumière la place de l’humain dans cette démarche. L’irréductible singularité de l’être humain. Non seulement en raison d’un souci éthique, mais aussi parce que la narration des existences singulières, réelles ou fictives permet le passage intersubjectif entre les institutions et les univers d’inspiration.

Le résultat de cette volonté de jouer sur les trois tableaux – concepts, normes, affects – c’est une dynamique d’action, en matière de publication et d’usage des publications, qui fait toujours circuler de l’un à l’autre. C’est, dans notre jargon, ce que nous appelons notre panoplie : « Ensemble des moyens d’action à disposition. Synonyme : arsenal. Traduction anglais : package »12

Découvrir nos récits , fictions, oeuvres et univers de référence ?

Découvrir nos propositions politiques ?

Références

1 Frédéric Lordon ; la société des affects, pour un structuralisme des passions ; Seuil ; Paris ; 2013.

2 Spinoza ; éthique, III ; 58

4 Sur ce sujet : Antonio R. Damasio ; Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions ; Odile Jacob ; Paris ; 2003

5 Liens vers nos analyses liberté et notre événement Nouvelle Athènes

6 Lien vers « Les yeux rivés à la marge« , présentation de l’oeuvre de Wesley Willis

7 Lien vers « Weekend à Rome » et « Empathie »

10 Berthold Brecht ; petit organon pour le théâtre ; l’Arche ; Paris ; 1ère édition en 1963.

11 Lien vers nos activités : « Se préparer à des gestes d’hospitalité au colloque du Cresam« , « Vers une reconnaissance de services intégrés en santé mentale » dans le cadre de la semaine de la santé mentale du Crésam,  « Présentation de nos propositions, récits et fondements philosophiques à l’Autre Lieu« , « Les droles – Verlost cabaret » lecture de nos récits au Bluesphere.

12 L’intern@ute