Les discours sur la notion de vulnérabilité

Auteure : Marie Absil, Philosophe, animatrice au Centre Franco Basaglia       

 

Résumé : Les sciences sociales produisent une multitude de discours sur la vulnérabilité, proposant chacune des élaborations théoriques de ce concept. Cette analyse confronte les perspectives où la vulnérabilité est, soit un principe universel qui permet de décrire une structure d’existence communément partagée, soit une catégorie analytique et critique. Elle tente ensuite de montrer que les tensions induites par l’articulation des différents types de discours accroissent la richesse de la réflexion et esquissent des pistes pour l’action politique.

 

Temps de lecture : 15 minutes

« Tout un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Jean-Paul Sartre

 

Les sciences sociales produisent une multitude de discours sur la vulnérabilité depuis une vingtaine d’années. Plusieurs disciplines se sont emparées de cette notion, proposant chacune des élaborations théoriques du concept de vulnérabilité. Nous nous proposons, dans cette analyse, de voir comment ces perspectives se construisent, se répondent et se complètent, se contredisent parfois.

Cette comparaison des manières d’identifier, de cerner et de développer la notion de vulnérabilité va nous conduire à identifier les conséquences politiques et pratiques des différents modèles théoriques existants.

Car, nous l’avons déjà vu dans une série d’analyses[1], la manière de construire un discours n’est pas indifférent. En effet, les discours décrivent, mais contribuent aussi à construire, le monde social. Par conséquent, les discours agissent sur les citoyens à deux niveaux. D’abord en déterminant les représentations du monde social puis en donnant naissance à des pratiques et à des institutions qui découlent directement de ces représentations. 

La vulnérabilité en général

Le terme latin vulnerare veut dire blesser, endommager, entamer, porter atteinte à, faire mal à, froisser, offenser.  La vulnérabilité est définie comme étant le caractère de ce qui est vulnérable, donc de ce qui est fragile ou précaire et peut être blessé, attaqué, endommagé.

Le vocabulaire de la vulnérabilité connaît une fortune croissante dans plusieurs champs depuis les années 90. La réflexion dans des domaines aussi différents que les problèmes écologiques, les crises économiques ou encore les difficultés liées au handicap produit des discours où la vulnérabilité est le plus souvent associée au risque.

« Le terme « vulnérabilité » s’applique aussi bien à des personnes, à des groupes humains qu’à des objets ou à des systèmes (entreprises, écosystèmes, etc.). La vulnérabilité est la fragilité face à la maladie, à des infirmités, à des agressions extérieures, à des événements personnels (deuil, divorce, déception amoureuse, etc.), sociaux-économiques (chômage, licenciement, crises économiques, etc.), à des événements naturels (tremblement de terre, éruption volcanique), à des aléas climatiques[2] ».

De manière générale, la vulnérabilité est donc vue comme une possibilité, voire une probabilité,  d’être affecté, blessé par des éléments internes ou externes. Elle est par conséquent liée aux notions de fragilité, d’insécurité, de danger, réel ou potentiel, risques dont il faudrait se prémunir.

 

La vulnérabilité en tant que discours sur l’universel

La notion de vulnérabilité se déploie  dans l’étude des diverses conceptions du sujet. Ces types de discours ont pour particularité de s’attacher  à mettre au jour les fondements de la vulnérabilité, c’est pourquoi on les retrouve le plus souvent dans les sphères de l’ontologie et de l’anthropologie[3].

La sphère de l’ontologie s’intéresse à l’étude de « l’être en tant qu’être », elle s’attache donc à déterminer les caractéristiques générales de tout ce qui est. L’être humain est une créature vivante, par conséquent son équipement biologique est porteur de certaines caractéristiques et limitations naturelles. En effet, tout être vivant est par définition mortel, le fait d’avoir un corps est une prédisposition en-soi à être blessé ou à être touché par la maladie, mais aussi d’être soumis à la nécessité d’être nourri et protégé des conditions extérieures (chaleur, froid, disette…). Cette condition des êtres vivants postule donc une vulnérabilité que Martha Nussbaum qualifie de « naturelle» ou « constitutive[4] », elle fait partie d’une condition commune et universellement partagée.

La sphère de l’anthropologie s’attache plus particulièrement à tout ce qui concerne spécifiquement l’être humain. Dans cette sphère, Axel Honneth défend une conception relationnelle de la vulnérabilité avec sa théorie de la reconnaissance[5]. Pour lui, le sujet humain est fondamentalement vulnérable de par sa dépendance à la reconnaissance d’autrui. En effet, tout être humain constitue et renforce son identité dans ses relations avec autrui[6], il ne peut donc se passer de ces relations. Nous sommes, en tant qu’être humain, structurellement dépendant du regard d’autrui dans notre rapport à nous même. Nous avons donc besoin qu’autrui nous  perçoive et nous traite comme un sujet évalué positivement. Dans ce contexte, la vulnérabilité se révèle quand un sujet se heurte à un déni de reconnaissance, c’est-à-dire quand il se trouve confronté à une image négative de lui-même que lui renvoie autrui.

Les conceptions ontologique et anthropologique de la vulnérabilité ont la particularité  de rester dans l’ordre du général et de l’universel. On parle bien ici de la notion de Vulnérabilité.

 

Discours socio-historique sur des vulnérabilités particulières

Dans les discours de type socio-historiques, la catégorie de vulnérabilité est mobilisée pour cerner « les effets négatifs des organisations sociales sur des sujets sociaux à un moment historique donné »[7]. Plutôt qu’un principe universel qui permet de décrire une structure d’existence communément partagée, on a affaire ici à une catégorie analytique et critique.

Dans les rapports de l’Institute for Environment and Human Security (UNU-EHS) des Nations-Unies, « la vulnérabilité renvoie à une prédisposition des populations à être affectées par un événement préjudiciable externe, ou une incapacité de leur part à faire face aux désastres qui pourraient survenir[8] ».

Ainsi définie, la vulnérabilité renvoie à une susceptibilité par rapport à certains maux. On peut donc situer cette définition dans les discours portant sur une logique du risque. Mais cette définition laisse aussi entendre deux choses qui rendent inégale la répartition du risque: d’une part qu’il existerait des « populations vulnérables » plus prédisposées au risque et, d’autre part que les maux pourraient être prévenus par certaines capacités.

Les vulnérabilités, quand elles sont étudiées dans une perspective socio-historique, sont toujours le fruit d’une interaction entre un ou des individus et un contexte social donné, c’est pourquoi on parlera ici de vulnérabilités induites. Par exemple, les vulnérabilités liées aux problématiques économiques : modèle de redistribution des richesses et caractéristiques du marché du travail du côté de la société ; le niveau de formation, la capacité à élaborer et à réaliser des projets, l’adaptabilité et la capacité d’intégration pour les individus. Mais encore, les vulnérabilités liées aux problématiques écologiques : les politiques d’aménagement du territoire, la gestion de l’air, de l’eau et des différentes énergies, l’existence de modèles de développement durables…pour la société ; le choix de l’habitat (si on décide d’habiter à proximité d’un volcan, la vulnérabilité à une éruption sera beaucoup plus grande que si on choisit de s’établir au loin), par exemple, pour les individus. Et enfin, les vulnérabilités liées à des situations de maladie et/ou de handicaps : la volonté et le type de politiques d’intégration, l’aménagement des bâtiments et des postes de travail pour la société ; le suivi et l’observation des traitements, la rééducation, l’appui sur des capacités alternatives…pour les individus.

Les conceptions de la vulnérabilité présentées par les discours socio-historiques, ont la caractéristique de s’attacher à la description de faits particuliers issus du réel. Par conséquent, on parlera ici plutôt des vulnérabilités induites.

Conséquences politiques et pratiques des différents discours

Est-il indifférent de parler de la Vulnérabilité ou des vulnérabilités ? Quelles conséquences ont les différents discours au niveau politique et pratique ? Qu’est-ce que l’un ou l’autre discours ont comme conséquences sur la vie des gens et sur la constitution de dispositifs destinés à répondre aux problèmes de vulnérabilité ?

Le discours sur la Vulnérabilité universelle sous-tend une visée normative. C’est-à-dire qu’une conception de l’humain comme être vulnérable assigne au politique la tâche de répondre à cette vulnérabilité en assurant à chacun des conditions qui garantissent une vie authentiquement humaine. En pratique, le rôle de ce type de discours à portée universelle se traduit par un « rappel constant du caractère historique et ouvert des concepts qui catégorisent le réel et le rendent intelligible »[9], et par une attention vigilante par rapport aux présupposés qui sous-tendent nécessairement les discours sur le monde social et les politiques qui découlent de ces discours.

La perspective socio-historique permet quant à elle de s’attacher à décrire les formes socialement et historiquement changeantes de la vulnérabilité. En ce sens, elle éclaire la conception universelle de la vulnérabilité en mettant au jour les contextes et les processus qui induisent les vulnérabilités ou, par contraste, les conditions relationnelles et sociales favorables à l’émergence de sujets autonomes. En donnant à la notion  de vulnérabilité un contenu empirique précis, la perspective socio-historique permet d’identifier des groupes sociaux qui sont particulièrement vulnérables dans une configuration sociale et historique donnée.

Pour ce faire, le discours socio-historique sur les vulnérabilités et les facteurs de risque opère dans le registre de la comparaison (certains groupes sociaux ou individus sont plus vulnérables que d’autres). Mais le recours à la comparaison, quand il n’est pas resitué dans une perspective plus globale, peut donner lieu à certaines dérives. Dans une perspective de politique libérale par exemple, le vocabulaire de la capacité d’agir, de la rationalité et de la maîtrise, individuelle et/ou collective vient répondre à cette notion de vulnérabilités de certains groupes sociaux. En effet, le fait d’être plus vulnérable à certains maux ou risques est traduit en termes de manque de capacités personnelles à se prémunir de ces risques. C’est pourquoi les réponses politiques à ces vulnérabilités, loin de remettre en cause les structures qui provoquent voire aggravent les vulnérabilités, sont individualisées. Leur but est de suivre et de corriger des comportements singuliers par une prise en charge visant à stimuler des capacités en sommeil ou à pallier à leur absence[10].

Par contre, quand le recours à la comparaison n’est pas utilisé comme une fin en soi mais qu’il n’intervient que pour éclairer et préciser des situations au sein des structures globales, il permet d’identifier et de situer les situations problématiques concrètes afin d’initier des luttes sociales qui permettront de modifier les rapports de force existants en vue d’un changement de société. La notion de désaffiliation chez Robert Castel[11] ou encore celle de disqualification sociale chez Serge Paugam[12] par exemple, éclairent les conditions structurelles des situations de vulnérabilités et donnent des perspectives pour redéfinir les finalités de l’action politique.

Conclusion

Quels sont les apports et les écueils propres des différents discours sur la vulnérabilité ? Parmi ces apports le plus riche, le plus fécond pour la vie en société ? Quel type de discours permet la construction d’un commun ?

Le principal écueil du discours sur la Vulnérabilité universelle est qu’il est trop général, il a donc peu de prises réelle sur le monde concret. Dans ce cas, il existe un risque d’une trop grande homogénéisation des catégories qui mènerait à des pratiques trop abstraites pour atteindre réellement leur cible. Par contre, il permet de ramener sous le feu de l’attention ce que le discours socio-historique à tendance à oblitérer. Par exemple, le rappel que certaines situations sociales ou certaines politiques, comme un marché de l’emploi trop restreint ou des politiques ayant pour conséquence l’exclusion de certains groupes sociaux de l’espace public, induisent systématiquement un accroissement de la vulnérabilité des individus. En rappelant que la vulnérabilité est universelle parce que ontologique et relationnelle, la philosophie insiste sur le fait que la vulnérabilité crée une obligation morale[13] à laquelle la société est en devoir de répondre et qu’elle ne peut s’exonérer en en reportant la responsabilité sur les individus.

Portant exclusivement sur des situations concrètes, le discours sur les vulnérabilités court le risque de perdre de vue les structures globales qui favorisent les vulnérabilités. La perspective socio-historique code son discours sur la vulnérabilité en termes de risques et les solutions sur les capacités personnelle à prévenir ces risques. Cette tendance à évacuer l’idée d’une vulnérabilité constitutive et universelle au profit d’une focalisation sur des groupes de personnes vulnérables peut engendrer une dérive qui consiste en  une tendance à reporter la responsabilité de leur vulnérabilité sur les individus eux-mêmes tout en faisant l’impasse  sur les dispositifs structurels qui entretiennent et aggravent les vulnérabilités naturelles.

L’insistance  sur le fait que la vulnérabilité est universellement partagée en deçà des variations des vulnérabilités concrètes et le refus d’identifier la vulnérabilité à des groupes déterminés peut permettre d’éviter les usages déterminants et potentiellement stigmatisant que la perspective socio-historique de la vulnérabilité est susceptible de provoquer involontairement. Tandis que l’attention portée  aux situations concrètes et historiquement déterminée évite l’écueil de solutions soi-disant universelles qui ne se rapporteraient qu’à des hommes fictifs, vidés de leurs caractéristiques existentielles, pour se concentrer sur l’étude des rapports de force sociaux qui induisent les vulnérabilités et la construction de luttes sociales concrètes qui permettent d’en sortir.

L’apport propre des différents discours sur la vulnérabilité nous amène à conclure qu’ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. En effet, les tensions induites par l’articulation des différents discours accroissent la richesse et la profondeur de réflexion de ceux-ci en mettant en lumière leurs principaux écueils et leurs apports les plus éclairants. En s’attachant, au pôle universel, la philosophie permet de dégager des principes normatifs généraux. Tandis que  la perspective socio-historique, par son examen en profondeur du pôle historique et concret des vulnérabilités, permet d’identifier les effets propres à certaines conditions générales d’existence. L’articulation des deux discours permet donc un éclairage complet de la problématique tout en évitant les écueils propres à chaque perspective. Les discours ayant un rôle performatif dans le monde social, la prise en compte de toute la complexité du réel est indispensable pour la construction de communs véritablement inclusifs pour chacun.

[1] Voir les analyses de la série « Reconnaissance et émancipation », publiées en 2013, sur www.psychiatries.be

[2] Pour les définitions de vulnérabilité, voir le dictionnaire en ligne La Toupie.

[3] Cette analyse a été largement inspirée par l’article de Marie Garrau, Regards croisés sur la vulnérabilité. « Anthropologie conjonctive » et épistémologie du dialogue, in Tracés. Revue de Sciences humaines, Hors-série 2013. Philosophie et sciences sociales, pp.141-166.

[4] Martha Nussbaum,  « The fragility of Goodness. Luck and ethics in Greek Tragedy and philosophy », Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[5] Axel Honneth, « La lutte pour la reconnaissance », Paris, Cerf, 2000.

[6] Sur les questions de constitution de l’identité et de la reconnaissance, voir la partie II de l’étude 2014,  « Constituer un commun : singularité, vulnérabilité, soin», pp.15 à 19.

[7] Marie Garrau, op. cit., p.154.

[8] Juan Carlos Villagràn De León, « Vulnerability. A conceptual and methodological review », Source, 2006, no4, cité dans l’article d’Estelle Ferrarese,  Les vulnérables et le géomètre. Sur les usages du concept de vulnérabilité dans les sciences sociales,  publié sur le site de la revur Raison publique.

[9] Marie Garrau, op. cit., p.165.

[10] A ce sujet, voir les analyses de M. Absil « L’insertion ou l’individualisation des politiques » et « Intégration. Un terme à double sens » sur www.psychiatries.be

[11]    Robert Castel, «Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat », Paris, Gallimard, 1999.

[12]    Serge Paugam, « La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté », Paris, PUF, 2000.

[13] A ce sujet, voir l’analyse de M. Absil « Ethique du care » sur www.psychiatries.be

 

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