Que peut faire le culturel à la santé mentale ?

Que peut faire le culturel à la santé mentale ?

Auteur : Véronique Renier, Romaniste, photographe, plasticienne, coordinatrice/animatrice à Revers

Résumé :  Malgré une évolution notable des mentalités, le regard porté sur les personnes souffrant de troubles mentaux reste encore fortement empreint de préjugés et de stéréotypes. En lutte contre ces mécanismes d’exclusion, certains lieux proposent de travailler différemment le champ de la santé mentale, notamment à travers des initiatives culturelles. Il s’agit ici de réfléchir les effets potentiellement positifs de ce type de démarche.

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En Europe, un individu sur quatre souffrira d’un trouble mental au cours de son existence[1]. Au vu de ces prévisions statistiques, plus personne n’oserait aujourd’hui ranger ces problématiques dans le tiroir des phénomènes isolés et marginaux. Pourtant, on peut se demander quelles réponses sont apportées aux milliers de personnes touchées par des difficultés directement ou indirectement liées à ce type de pathologie.

Dans nos sociétés néolibérales, on se doit de faire rimer réussir avec construire, produire, ne pas faillir et si ce modèle est remis en question par certains, il n’en reste pas moins la référence de notre monde occidental. Beaucoup pourtant, dans l’impossibilité d’enfiler le vêtement standard de la réussite, se retrouvent dépouillés de l’essentiel : une place dans cette société qui est pourtant aussi la leur. Certes, nous n’en sommes plus au grand renfermement : la folie est devenue maladie mentale et le fou, un malade que l’on se doit de respecter et de soigner. Les clichés ont pourtant la vie dure et les troubles mentaux restent encore et toujours associés aux dérives qui sont censées les accompagner : inactivité, errance, dangerosité… Derrière les barreaux de ces stéréotypes, le fou se débat, se cogne, se blesse et ajoute à la souffrance de la maladie, la souffrance de l’exclusion.

Car, nombre de spécialistes s’accordent sur ce point, la maladie mentale est complexe et multifactorielle : elle met en jeu des causalités multiples et circulaires, difficiles à identifier et à contrôler et a des répercussions sur tous les domaines de la vie. Les souffrances qu’elle engendre sont multiples, biologiques, psychologiques et sociales. A cette complexité, qui devrait mener à une pluralité de points de vue, la réponse reste cependant encore et toujours essentiellement médicale, et ce, malgré les nombreuses interventions qui ont lieu depuis une cinquantaine d’années. Les diagnostics sont faits par des psychiatres ou des psychologues cliniciens. La psychothérapie et les médicaments psychotropes sont deux des traitements principaux proposés aux personnes. Les services sont en général basés dans les hôpitaux psychiatriques ou dans des cliniques spécialisées. Il ne s’agit pas ici de nier le bien-fondé de tels lieux mais de s’interroger sur les effets d’une telle prégnance dans la vie des individus concernés.

Porter un regard avant tout médical amène effectivement à se placer du côté de la souffrance, de ce qui ne fonctionne pas, de ce qui fait défaut, et place la personne sous l’éclairage des manques et des déficiences. Pris au piège de son identité de malade, celui-ci se vit essentiellement comme déficitaire et l’on peut se demander à quel point un tel regard n’entretient pas ces préjugés qui mènent à l’exclusion. Il existe bien peu de démarches alternatives, plaçant au centre de l’attention l’humain dans toute sa complexité et se donnant les moyens de travailler à partir de ses richesses. Ces initiatives restent peu nombreuses parce que trop peu soutenues, comme s’il était impossible dans nos sociétés de concevoir que le soin puisse être autre que d’abord et avant tout médical.

 

Un lieu : mettre des distances, créer des proximités

Parmi ces démarches alternatives, un lieu[2] se propose pourtant de prendre soin de personnes en souffrance mentale autrement, via des alternatives culturelles et à distance du secteur purement psycho-médico-social, partant de l’hypothèse qu’un regard différent sur la santé mentale peut être riche de réponses et d’effets positifs. Il s’agit de faire ce pari : accueillir des personnes, non des malades, afin d’ouvrir un espace neuf où vivre une rencontre centrée sur les ressources et le plaisir.

Dans un tel endroit, la façon dont est pensé l’accueil est essentielle. Il s’agit d’être reçu dans une maison et non dans un espace thérapeutique aseptisé, et de s’essayer à être dans le présent de la rencontre en limitant volontairement tout ce qui a trait au pathologique, non par indifférence mais afin d’oser un regard différent, un regard qui ouvre la porte des potentialités. Pas d’anamnèse, donc, pas de constitution ni d’accès à un dossier médical, comme c’est presque toujours le cas en santé mentale, mais une exploration de nouveaux champs de réflexion basée sur l’idée qu’il est possible et porteur de travailler avec une personne en difficulté sans connaître sa maladie et ses ressorts.

Pour ce faire, l’équipe en place se distingue de celles habituellement en fonction en santé mentale. Loin du psycho-médico-social – pas de psychiatre, pas de psychologue, pas d’assistant social dans cette institution -, l’équipe est une équipe d’animateurs, tous spécialisés dans leur domaine d’activité, montrant une sensibilité particulière pour le public accueilli et un enthousiasme à partager leurs intérêts. Il est question ici d’abolir les rapports hiérarchiques fondés sur cette possession de savoirs qui fait trop souvent autorité dans le monde médical, pour favoriser des relations de personne à personne, des relations humaines, réciproques, plus du côté de la « bonne proximité » que de la « bonne distance » et centrées sur l’envie de faire un bout de chemin ensemble via une pratique créative.

Avancer ensemble, donc, en proposant aux personnes des ateliers collectifs autour d’un médium culturel, artistique.  Non pas seulement « s’occuper », surtout ne pas entrer en « thérapie via l’art », options que proposent la plupart des lieux spécialisés, mais prendre part à des ateliers pensés comme espaces de création, exigeants et nécessitant une participation active des personnes.  Car ces espaces se nourrissent de ce que chacun y amène : l’animateur y est un guide, garant du cadre, qui propose, qui active mais il revient aux personnes de faire vivre ces espaces en se les appropriant.  Il s’agit avant tout de se rencontrer autour d’une pratique qui lie et d’encourager le « faire ensemble », attentif tant au processus qu’au résultat et veillant à rester respectueux des individualités et des rythmes de chacun.

Faire avec ces rythmes particuliers oblige par ailleurs le lieu à se concevoir comme espace libre et ouvert : pas de programme figé à respecter, pas de quotas de présences obligatoires, une entrée possible à tout moment et une tolérance aux allers et retours.  La régularité et l’implication sont évidemment encouragées, mais on reste attentif au fait qu’il n’y a pas de trajet linéaire en santé mentale et qu’il est important pour l’institution de faire avec cette donnée et d’offrir la liberté d’utiliser le lieu au gré de ses besoins. Si l’on encourage les personnes à penser l’institution comme une étape – ce lieu travaillant effectivement à rester ouvert sur l’extérieur, veillant à ne pas reproduire l’espace clos d’un lieu hospitalier -, on se doit ici de rester accessible à tout moment, en offrant un endroit-repère où se poser pour un moment plus ou moins long.

 

Altération des regards : de soi à l’autre, de soi à soi

Cette manière différente de penser une institution en santé mentale, cette volonté de construire un lieu hybride, culturel, artistique et vecteur de lien social, sont à la source d’effets positifs notables[3].  Il n’est pas question de parler ici de guérison, ni même de changement, mais de s’arrêter sur ces petites choses qui font que l’on peut vivre mieux avec ses difficultés. Cette transformation du regard porté sur les personnes les oblige à se regarder différemment. Poussées à quitter leur rôle de malade, elles peuvent se penser enfin comme individu unique, aux identités multiples et s’étonner en se découvrant des capacités méconnues, nouvelles ou oubliées. Reprise de confiance en soi, découverte de sa capacité à vivre avec l’autre, récupération de sens et de plaisir : au-delà de la maladie, on a retrouvé une place d’homme, citoyen du monde et acteur de sa vie.

Au vu des résultats positifs de ce genre de démarche, on peut évidemment se demander pourquoi il n’existe pas plus d’initiatives allant dans ce sens. Ce type de lieu n’entend certes pas travailler seul – il accorde effectivement une grande importante aux collaborations multiples, particulièrement avec le secteur psycho-médico-social – mais aime à défendre l’idée que les soins médicaux ne sont finalement qu’une partie des soins possibles dans le domaine de la maladie mentale.

Sans doute touche-t-on ici aux résistances d’une société qui accorde la primeur aux savoirs scientifiques et à ce qui est stable, contrôlable, maîtrisable.  La démarche présentée ici oblige à regarder le monde autrement, à accorder sa confiance à d’autres types de savoirs, qui se situent surtout dans l’expérience du vivre ensemble.  Cela nécessite de pouvoir travailler dans un cadre particulièrement élastique, adaptable, un cadre qui supporte les remises en question, les modifications, les changements inhérents à une véritable rencontre.  Sans doute faut-il pour cela pouvoir sortir d’une certaine sécurité et oser le trouble qui naît du face à face avec le différent. Et c’est peut-être là tout l’enjeu d’un tel lieu : nous sortir de la peur de la différence et nous obliger à repenser nos fonctionnements.

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Références

[1] Organisation Mondiale de la Santé, Santé mentale : relever les défis, trouver des solutions. Rapport de la Conférence ministérielle européenne de l’OMS, Copenhague, OMS, 2006, p. X.

[2] Nous parlons ici de Revers asbl, dispositif d’insertion par la culture et service d’éducation permanente, situé à Liège.

[3] On ne pourra mieux expliciter ce propos qu’en citant les bénéficiaires de Revers :

(…) Je suis fier de moi.  Fier d’avoir travaillé dans un film, d’avoir fait l’acteur.  Fier de présenter le film dans de vraies salles de cinéma (…). A.V.

(…) Ce lieu est un repère dans ma vie.  J’aime écrire et je trouve à Revers un endroit pour le faire (…). D.W.

– (…) J’aime être ici, avec les gens, pour dessiner et peindre.  Je me sens mieux, moins seule  (…).  M.L.

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