C’est quoi un rhume ? (Didier 2)

 

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Auteure : Anne Vervier

 

Résumé : A la rencontre des usagers de Revers et des résidents de la maison communautaire du quartier Saint Léonard, la question de l’hospitalité se pose à moi. Comment, avec mes préjugés, mes peurs, mais aussi mes habitudes et mes réflexes, vais-je accueillir ces personnes? Et elles, comment vont-elles m’accueillir ?

 

Temps de lecture : 15 minutes

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Après un premier contact finalement assez cocasse avec Didier où je me suis sentie mal à l’aise, je voudrais essayer de nouer une relation avec lui. J’aimerais juste « être avec Didier », être moi-même avec lui, moi qui ne suis pas une professionnelle de la santé mentale ou une actrice de la psychiatrie. Être avec Didier, simplement comme on est avec quelqu’un qu’on connaît, sans jouer un rôle, sans exercer une fonction. Juste être là, sans se poser de question, sans être mal à l’aise. N’est-ce pas cela, être hospitalier avec quelqu’un ?

 

A l’asbl Revers [1] où je vais participer à des ateliers, pour être avec Didier et pour rencontrer d’autres personnes, il parle à tout le monde, mais son répertoire est assez réduit. Il dit que son père est mort; il demande qu’on lui offre un café, qu’on lui donne de l’argent, il demande ce que c’est un rhume, si on peut fumer avec un rhume… Toujours les mêmes phrases, toujours les mêmes questions, ce qui excède passablement la plupart des usagers. Les animateurs des ateliers sont très tolérants et respectueux et donnent l’exemple. Aussi, tout le monde supporte Didier, avec différentes stratégies : évitement, réponses minimales… Quelques-uns sont amicaux avec lui.

A la maison communautaire, qui constitue un cadre moins structuré que les ateliers de Revers,  Didier « fatigue » pas mal les résidents et même parfois le personnel. En effet, il sert son habituelle rengaine de questions et d’obsessions, ce qui est très lassant pour les gens qui vivent avec lui. Mais avec les membres du personnel, il a aussi des échanges fonctionnels, des échanges de contenu, sur lesquels il y a une entente entre lui et la personne. Par exemple, quand Ahmed, après les courses, lui dit : « je vais garder tel produit au frigo pour toi [2]; quand tu le voudras, tu n’auras qu’à demander », Didier acquiesce, il dit « d’accord ». Il comprend, il donne une réponse normale. Je m’approche pour essayer d’entrer dans cet échange-là, cet échange normal, avec quelque chose comme « qu’est-ce que tu vas manger ce soir ? ». Là, Didier se tourne vers moi et me dit « mon père est mort ».

Je suis décontenancée, je me demande si ça a du sens de passer du temps avec lui. En réalité, mon approche était totalement artificielle. Je ne voulais pas vraiment savoir ce que Didier allait manger, je voulais juste être dans cet échange-là, j’aurais voulu avoir une réponse normale, banale, ce qui aurait été le signe qu’une autre communication était possible. Un autre registre, qui ne soit pas celui de la relation avec le personnel (avec lequel je trouve Didier docile, presque soumis), et qui ne soit pas non plus la litanie mort-cancer-argent-cigarette-rhume.

Dans cet échange minimal avec Ahmed, Didier répond. C’est cela en fait qu’il me manque. Je voudrais que Didier me réponde, qu’il ait un échange avec moi, comme au ping-pong, où on renvoie la balle. Avec Didier, j’ai l’impression que j’envoie des balles et qu’il les regarde passer. Et quand lui envoie des balles (souvent!), je n’arrive pas à les rattraper.

Je suis interloquée : à la fois, il interpelle tout le monde tout le temps, et en même temps, il n’accorde pas d’attention aux réponses qu’on lui donne. Souvent, dans la cour de Revers où il fume, il se regarde dans la vitre, concentré sur lui-même. A quoi servent-elles, toutes ces questions et ces interpellations, si elles ne donnent lieu à aucun échange? A entrer en contact avec les autres ? Mais quel sens cela a-t-il si ce contact ne produit rien ?

 

Pourtant, même si c’est cet aspect de sa personnalité (questions, obsessions) qui prend le plus de place, je trouve aussi Didier attachant et drôle. Attachant par ce qu’il dit de lui même : « je fume », comme d’autres se définissent par leur profession. Fumer est plus qu’une obsession, c’est une part de son identité. A Revers, il me montre un de ses dessins, qui est encadré et exposé : c’est un grand format qui représente plusieurs paquets de cigarettes, les uns à côté des autres, avec les mentions obligatoires « Fumer tue » (en français et en flamand !), des briquets, des ronds de fumées. Plusieurs marques sont représentées. Il y a aussi du texte autour : j’aime fumer; j’aime la cigarette comme Lucky Luke; fumer est bon; j’aime les femmes qui fument; je fumerai toute ma vie et si on me retire mes cigarettes, je deviens fou; le mot interdit, c’est cigarette; j’aime fumer comme Gainsbourg le cigare… ce genre de choses, écrites plus ou moins phonétiquement. Lors d’un atelier écriture où l’on joue au portrait chinois, il complète la phrase « si j’étais un animal, je serais … » par « je serais un cheval… le cheval de Lucky Luke, parce qu’il fume ». Toutes les occasions de parler du tabac sont saisies. On dit ce qu’on a fait la semaine passée? Il déclare qu’il a ramassé des mégots devant la porte de Revers. Il y a une photo punaisée au mur? Il demande « c’est qui, ce type qui fume ? ».

Quand il n’a plus de cigarette et pas d’argent pour en acheter, il n’est pas bien : il se plaint, il est désagréable, voire agressif. Mais quand il a des cigarettes et un peu d’argent en poche, il se sent bien. Alors, il est souvent drôle. Il va fumer dans la cour, il essaie d’attirer l’attention et fait sortir la fumée par le nez, il se donne en spectacle. Il dit des choses hors de propos, mais assez irrésistibles, comme « la plaisanterie a assez duré » ou « je ne peux pas être partout à la fois! ».

Et puis son sourire, largement édenté, quand il me dit « il y a beaucoup d’argent dans ton sac… Allez, donne-moi trois euros et on n’en parle plus ! »

 

Il y a aussi cette question qui revient tout le temps « c’est quoi, un rhume ? ». Cette question est-elle sa manière à lui d’entrer en contact avec les autres ou est-ce une question authentique qui demande une vraie réponse? Et dans ce cas, quel type de réponse ?  La tentation est grande (et même irrépressible en ce qui me concerne) d’y apporter une réponse rationnelle. Mais à peine ai-je fini d’expliquer ce qu’est un rhume que Didier rétorque « c’est quoi, un rhume? ». Alors, j’expérimente, et j’observe aussi chez les autres, différentes stratégies face à la question de Didier. Certains dévient la question : « demande plutôt au docteur ». Je tente des réponses absurdes, comme « un rhume, c’est une tasse de café froid » pour voir s’il va réagir. J’essaie aussi le métalangage : « est-ce que tu te rends compte que tu poses toujours la même question? » Ces stratégies n’obtiennent aucune réponse satisfaisante dans la mesure où Didier redemande illico « c’est quoi, un rhume ? ».

D’autres stratégies se révèlent plus efficaces dans la mesure où elles produisent une suite différente, mais elles ont le défaut d’engager un rapport de forces désagréable et ont tendance à éloigner Didier : l’exaspération et la menace (« Didier, si tu continues, je vais te frapper ») ou la prise de pouvoir (« Didier, tu avais promis de ne plus parler de ça devant moi… » que l’on prolonge par un discours sans fin jusqu’à ce qu’il s’éloigne). Un jour, à court d’idée, je lui retourne simplement la question « c’est quoi, un rhume? » et là, c’est lui qui me répond « c’est un refroidissement » ! La première fois qu’il m’a donné cette réponse, j’ai cru décrocher la timbale. Mais Didier a poursuivi avec « c’est quoi, un rhume? ». J’ai alors perçu la dimension ludique de cet échange.

Pour ma part, je me contenterai donc de cela : jouer avec Didier à « c’est quoi, un rhume ? ». En jouant (même si je ne suis pas sure que ce soit un jeu pour lui), moi, je trouve ma place. L’échange dure jusqu’à ce qu’il en ait assez : quelques répétitions, puis il passe autre chose. Il n’empêche, j’ai l’impression « d’être avec Didier », dans une relation juste et équilibrée où chacun respecte l’autre.

Accepter cela me convient, même s’il faut faire le deuil d’une autre relation, plus « habituelle » pour ne pas dire plus « normale », une relation où l’échange serait plus riche. Mais qu’est-ce que cela pourrait être un échange plus riche? Est-ce que ce n’est pas totalement illusoire? N’est-ce pas formidable et même émouvant d’avoir pu instaurer une sorte de connivence avec lui?

J’ai appris à entrer dans son jeu, plutôt que d’essayer de le faire entrer dans le mien. Je m’aligne sur son registre. Je lui demande une cigarette. Il rit et me dit : tu ne fumes pas, toi!

– Si, j’ai commencé à fumer.

– Quand ?

– La semaine passée. Depuis que je te connais, j’ai envie de fumer.

Il rit et me donne une cigarette. Je la tiens entre mes doigts et lui dis :

– Ca me donne un genre, non?

– Tu ne fumes pas, toi!

Je joue un peu à faire semblant de fumer, il sourit, il me regarde.

Voilà un échange où chacun de nous a une place, où il y a une petite tension agréable — est-ce que je vais allumer cette cigarette ou pas ? — où chacun tient compte de l’autre.

Après tout ce chemin, qui est passé par le malaise, la perplexité, l’inconfort, le découragement, l’observation, l’expérimentation, et finalement le renoncement et l’acceptation, je suis simplement heureuse de connaître Didier.

Il arrive que Didier oublie comment je m’appelle, mais je sais qu’il me connaît. Quand il me voit, il me fait signe, il m’appelle, il m’embrasse, il me parle, il me dit « viens, j’ai quelque chose à te dire », il m’entraine à l’écart et me dit « Mon père est mort ».

– Je le sais, Didier.

– Comment le sais-tu ?

– Tu me l’as déjà dit.

– Mon père est mort.

 

 

[1] Revers est un dispositif local d’insertion par la culture. Il propose, entre autres, des ateliers hebdomadaires, comme Images et Mots, Ecriture, Expression, Textile, Création sonore, Peinture et dessin, Cuisine, Pluriel (balades culturelles, visites d’exposition, etc.) Ces ateliers sont réservés aux personnes qui sont ou ont été soutenues par un acteur de la santé mentale et qui résident à Liège.

[2] Didier a un frigo dans son appartement, mais comme il gère assez mal ses provisions, une partie est gardée par le personnel de la maison communautaire.