Tu existes pour moi

 

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Auteure :  Anne Vervier

 

Résumé : A la rencontre des usagers de Revers et des résidents de la maison communautaire du quartier Saint Léonard, la question de l’hospitalité se pose à moi. Comment, avec mes préjugés, mes peurs, mais aussi mes habitudes et mes réflexes, vais-je accueillir ces personnes? Et elles, comment vont-elles m’accueillir ?

 

Temps de lecture : 15 minutes

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Tout au long de ces quelques semaines où je me suis rendue à la maison communautaire et à l’asbl Revers, j’ai souvent commenté l’expérience auprès de mes proches en disant qu’il était difficile d’entrer en contact avec les personnes qui souffraient de troubles psychiatriques. A posteriori, cela ne me semble pas tout à fait juste. Certaines d’entre elles sont au contraire très accessibles et accueillantes. Mais les moments les plus forts, je les ai toujours vécus avec des personnes moins faciles d’accès.

Je pense à Myriam.

Myriam est une petite dame toujours très concentrée sur son travail à l’atelier Images et Mots. Elle ne parle pas beaucoup et s’adresse plutôt à des interlocuteurs privilégiés, comme Véronique, l’animatrice, ou « sa copine » Danie. A moi, elle ne dit jamais bonjour, bien que je la salue. Elle regarde parfois dans ma direction mais je n’ai pas l’impression qu’elle me voit. Son regard me semble vide. Les semaines passent, je lui dis bonjour, elle ne réagit pas. Un jour où nous nous rendons à la bibliothèque du quartier avec le groupe de l’atelier, elle m’interpelle « Ton écharpe ! » C’est la première fois qu’elle me parle. Je cherche automatiquement mon écharpe qui est bien autour de mon cou et je ne vois pas ce que Myriam veut me dire. Puis, je comprends que quelqu’un a oublié son écharpe près de la table où nous avons consulté des livres. Ce n’est pas moi qui ai oublié mon écharpe. Je remercie Myriam de s’être inquiétée de cela. De retour à Revers, nous nous installons autour de la grande table pour feuilleter les livres que nous avons empruntés. Je sens un contact au niveau de mon pied. A la deuxième touchette, je regarde sous la table et vois le pied de Myriam, installée en face de moi, suffisamment affalée sur sa chaise pour m’atteindre ! Je lève la tête et dis « c’est toi Myriam qui me fais du pied ! » Cette fois, elle me regarde. Je devine un léger sourire. Je réponds à ses appels du pied et je la regarde moi aussi avec un léger sourire. Myriam est entrée en contact avec moi et j’en suis émue.

Je pense à Roland.

Roland est assez réservé. Doux et timide. Je côtoie Roland mais nos contacts sont minimaux, hormis cette question que j’ai déjà évoquée [1]. Lors d’un atelier Ecriture, la consigne est la suivante : vous êtes dans une salle d’attente, décrivez la personne qui est en face de vous. C’est Roland qui est en face de moi et je le décris simplement, sans affect, si ce n’est que je termine mon texte en écrivant que je lui souris et qu’il me sourit aussi. Chacun lit son texte à l’ensemble du groupe. Roland a préféré décrire mon voisin de table plutôt que moi. Par timidité ? Un jour, je quitte Revers en même temps que Roland et il me demande « est-ce que tu viens demain ? » Je réponds que non, je reviendrai la semaine prochaine. Je suis touchée par cette question : on dirait que Roland a envie que je sois encore là le lendemain.

Je pense à Benoit.

La première fois que j’ai vu Benoit, j’étais un peu impressionnée. Avec le capuchon de son sweat-shirt sur la tête, je ne voyais pas son visage. A l’atelier Images et Mots , il a travaillé, tourné vers la fenêtre, sans rien dire. A la pause, j’ai regardé ses collages et je les ai trouvé clairs, lumineux, tout le contraire de l’impression qu’il donnait, lui. Puis, il m’a un peu parlé : il m’a expliqué qu’il se débrouillait tout seul, depuis 40 ans. Qu’il n’avait jamais séjourné à l’hôpital psychiatrique. Il avait déménagé récemment et trouvait son nouveau quartier un peu froid. « Les gens ne sortent pas de chez eux » disait-il. Je crois que Benoit induisait une différence entre lui « qui se débrouillait seul » et les autres usagers de Revers, comme s’il était « plus fort » ou « plus méritant ». Il venait régulièrement aux ateliers mais ne semblait pas chercher à nouer des liens avec l’une ou l’autre personne en particulier. Il attendait parfois impatiemment la pause en marmonnant. Après les ateliers, il filait, sautait sur son vélo et disparaissait.

Un jour, il montre à sa voisine une citation dans la brochure [2] « Santé mentale et médias » : « Mon chemin je l’ai commencé il y a quelques années quand j’ai pris conscience que j’avais un problème. Tout d’un coup il faut accepter qu’on n’est pas comme on aurait dû être. On n’est pas comme les autres veulent que l’on soit, on ne réussira pas forcément comme les autres. »

Il déclare qu’il se reconnaît dans ces phrases. Sa voisine acquiesce : elle ressent la même chose.

A mots couverts, Benoit se compare aux autres. Il semble se situer entre deux : les usagers de Revers qui sont moins solides que lui, plus fragiles, qui ont besoin de davantage de soutien, et puis les autres, ceux « qui ont tout ». En feuilletant les magazines dans lesquels nous découpons des images et des mots pour l’atelier du même nom, il commente les publicités et les photos des vedettes, avec « leurs belles dents », alors que lui-même « porte une cagoule pour cacher ses défauts ».

Au fil du temps, Benoit me paraît moins fermé, et j’essaie d’échanger quelques mots avec lui. Il tourne parfois vers moi un sourire malicieux, que je ne sais pas interpréter : essaie-t-il d’instaurer une connivence aux dépens de sa voisine de table dont il semble se moquer des collages ? Je n’en sais rien. Un jour, à la pause, il rentre après voir été fumer dans la cour et déclare qu’il fait froid. Moi, je pense à son nouveau logement et je lui demande si « ça va chez lui, s’il y fait bon ». Là, il me répond sèchement : « qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne savez même pas où j’habite ». Et il continue en faisant un petit laïus que je trouve agressif et qui est manifestement  dirigé contre moi où il évoque les gens qui se prennent pour des psys alors qu’ils n’en sont pas et tous ceux qui se croient supérieurs aux autres, et les faibles que l’on écrase … Je suis un peu estomaquée. Sur la défensive, je réponds doucement que je ne suis pas psy, et que je ne me prends pas pour une psy.

Je rentre dans ma coquille, avec ce sentiment d’avoir été trop loin sans m’en être rendu compte, d’avoir été intrusive sans le vouloir. Et je pense que c’est « foutu avec Benoit », qu’il n’y aura plus d’échange. J’ai l’impression d’avoir gâché quelque chose.

Je fais profil bas à la reprise de l’atelier, je ne cherche plus le contact. C’est lui qui fait le premier pas. Il s’intéresse à mon collage, demande à le voir. Je le lui tends et il commente : « c’est bien fait; c’est une bonne idée de superposer des couches ». Puis il me le rend. Comme mon collage est fini, je le laisse sur le côté. Il avance alors un bout de papier dans sa direction. Je lui demande s’il veut ajouter quelque chose sur ma feuille et je l’autorise à le faire. Il présente sa découpe sur le collage, comme pour voir ce que cela donne, puis il la retire. A la fin de l’atelier, alors qu’on range le local, il se trouve devant moi sans que je l’aie vu venir, il a la main tendue et me dit « au revoir, madame ». Je lui serre la main et je lui dis au revoir.

J’ai vécu cette séquence comme un moment très fort. Je me suis sentie injustement agressée, puis il est revenu vers moi, en s’intéressant à mon collage et finalement en me tendant la main.

 

Ces trois situations ont en commun d’avoir provoqué une émotion assez vive, surgie d’un contact inattendu, inespéré même, dans lequel j’entends quelque chose comme « tu existes pour moi ».

Pour Myriam, on dirait que la durée a suffi, être là régulièrement pendant plusieurs semaines, pour que d’un coup je sois admise dans son champ d’interaction.

Pour Roland, cette permanence joue aussi certainement, mais au-delà de ça, nos contacts, très banals mais répétés (bonjour, comment ça va…) semblent avoir construit un début de relation. On se connaît, on se reconnaît, on échange de simples salutations, jusqu’à ce qu’émerge la marque timide d’un attachement.

Dans le cas de Benoit, la situation est plus complexe. Je ne sais pas comment qualifier notre relation : entre sa présentation assez directe où il évoque sa vie et ses difficultés, sa réserve (il privilégie le vouvoiement et refuse d’être embrassé au moment des salutations), ses sourires et ses gestes difficiles à interpréter, je me suis avancée à petits pas. Jusqu’au moment où j’ai franchi une limite que je n’avais pas perçue, et qui a alors creusé un grand écart entre nous. Mais autant son rejet a été vif et inattendu, autant son mouvement de retour est troublant : il se fait en trois temps, qui sont autant de pas dans ma direction. Il s’intéresse à mon collage et fait un commentaire approbateur; il fait mine d’intervenir sur ce collage; il me tend la main.

 

D’où vient-elle, cette réserve initiale, qui finit par s’estomper ? S’agit-il d’une méfiance ? D’une défiance ? A l’égard de quoi ou de qui ? Et comment se fait-il qu’un jour ou l’autre on baisse la garde ? Ce n’est qu’une intuition mais peut-être cette défense provient-elle de cette conscience d’être différent. Roland m’a posé la question directement; Benoit l’a évoquée avec la citation de la brochure. Et j’ai tendance à penser que le jour où il m’a répondu sèchement correspondait grosso modo au moment où il a réalisé que je n’étais pas une usagère, un moment où il m’a perçue, peut-être, comme une observatrice pour laquelle il n’aurait été qu’un « objet ». Cette conscience de n’être pas comme les autres est une fragilité. Une fragilité qu’il faut compenser par des réflexes de défense, tant qu’on ne sait pas précisément à qui on a à faire. Me voilà à nouveau face à la question de la définition de soi : il ne suffisait pas que je me présente, il fallait encore que chacun se fasse sa propre idée de qui j’étais. Observer mon attitude, mes gestes et mes paroles. Prendre le temps de s’assurer que je ne représentais pas une menace.

Plus tard, alors que Benoit revient sur « ceux qui se croient supérieurs », il me dit « vous, ça va, vous êtes correcte ». Correcte. A défaut d’être définie, me voilà qualifiée.

 

Je l’ai dit, parmi l’ensemble des usagers de Revers, la plupart se sont montrés hospitaliers envers moi. Mais le sentiment d’être admise par les plus réservés, les plus timides ou les plus méfiants confère à l’expérience un supplément d’émotion. Moi, avec mes habitudes et ma naïveté, eux avec la conscience de n’être pas comme les autres, nous avons pourtant, ponctuellement, réussi à nous rejoindre. Je me suis sentie admise dans ce cercle très spécial qu’est l’asbl Revers : un lieu ouvert mais qui constitue pourtant une bulle, où l’on se sent, en règle générale, en sécurité. Je quitte cette maison, heureuse, mais avec l’intuition que rien n’est acquis, que tout est flottant.

 

[1] voir « est-ce que vous êtes comme nous ? »

[2] Voir « Santé mentale et médias » (Guide et lexique à destination des journalistes)