Biopolitique et dispositifs d’insertion

Biopolitique et dispositifs d’insertion

Auteur : Olivier Croufer, coordinateur du plaidoyer sociopolitique au Centre Franco Basaglia

Résumé :  La « biopolitique » amène à réfléchir à ce qui fait vie dans nos manières de vivre ensemble.  A partir de la lecture renouvelée du concept de biopolitique telle que la propose Hardt et Negri, comment pourrait-on comprendre les tensions qui se vivent dans des dispositifs d’insertion ?

Temps de lecture : 15 minutes

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Le concept de « biopolitique » est la clé d’une boîte à outil qui renouvelle la compréhension des dynamiques qui concerne la vie (bios). Il devient d’autant plus utile quand ces vies sont chamboulées, affectées, en désarroi. Michel Foucault est le philosophe qui est le plus intensément associé au concept de biopolitique qu’il développe, dans les années 70, dans le contexte d’une pensée à propos du « gouvernement des hommes ». Il cherche à rendre compte des modalités modernes de pouvoir, qu’il nomme « biopouvoirs »[1]. Ceux-ci sont de deux formes. La première peut se décrire comme une « discipline des corps » qui se réalise dans l’aménagement des espaces (usines, prisons, école, …), par le découpage analytique et l’organisation des gestes et des capacités (travail à la chaîne, profil de compétences, …) de manière à repérer dans les corps les forces utiles, les intensifier et les orienter. Une deuxième forme de biopouvoir se manifeste dans la « biopolitique des populations » qui permet à l’État d’affecter la vie d’un ensemble – la population – qui déborde les espaces spécifiques où s’exerce la discipline des corps. La régulation s’effectue à travers de prescriptions relativement souples sur l’hygiène, la santé, la sécurité, … Les biopouvoirs, et plus spécifiquement les biopolitiques des populations, s’exercent par la promotion de normes[2] qui définissent des identités fluctuantes au sein desquelles les individus sont amenés à exister (un homme sain, un travailleur performant, une mère épanouie, …). Les biopouvoirs diffusent ainsi sur la vie un large programme d’existence.

Ces biopouvoirs se développent en résonance avec l’économie. Le capitalisme a besoin de brancher les corps sur des appareils de production qui se renouvellent sans cesse. D’un point de vue plus macroéconomique, l’ensemble est orienté vers une croissance continue en tirant le meilleur profit possible des forces de travail. Capitalisme et biopouvoirs forment ainsi une paire. Le contexte du « libéralisme » que décrit Michel Foucault dans Naissance de la biopolitique[3] l’amène à amoindrir le rôle que l’État exerce dans le développement des biopouvoirs : le libéralisme tend à mettre en avant les marges de manoeuvre et de liberté de l’individu dont les intérêts jouent dans un marché. Dans ce contexte, d’autres acteurs que l’État s’investissent des biopouvoirs sur la populations (compagnies d’assurances, aujourd’hui les industries du soin et du confort, etc.)

 

La biopolitique positive de Hardt et Negri

Parmi les avatars du concept de biopolitique au-delà de Michel Foucault, Michael Hardt et Antonio Negri sont parmi ceux qui lui font subir une modification de sens relativement importante puisque la biopolitique devient un concept positif, créateur de vie. Les auteurs insistent sur le fait que les analyses de Michel Foucault sur le pouvoir (le biopouvoir) n’ont cesser d’être aussi une recherche sur les alternatives au pouvoir. Le choix des mots pour qualifier ces alternatives semble hésiter. « Résistance » est un mot fréquemment employé, mais l’alternative se définit plutôt comme une production de subjectivité qui résiste au pouvoir en même temps qu’elle invente des formes nouvelles de vie. Partant, Hardt et Negri s’autorisent à définir autrement les termes de biopouvoir et de biopolitique. Ils conservent la notion de biopouvoir pour désigner la discipline des corps et la régulation de la vie des populations. Ces biopouvoirs rencontrent d’autres forces qui, à la fois, leur résistent et ont une puissance vivante et créative, et auxquelles ils réservent le terme de « biopolitique ».

« Nous adoptons une distinction terminologique entre le biopouvoir et la biopolitique qui est soufflée par les écrits de Foucault sans qu’il en fasse un usage opératoire. Selon cette distinction, on peut définir le premier (de manière assez sommaire) comme le pouvoir qui s’exerce sur la vie, et le second comme la puissance dont dispose la vie pour résister et déterminer une production alternative de subjectivité »[4]

Dans la suite de ce texte, nous nous référons à « biopolitique » et « biopouvoir » dans les acceptions de Hardt et Negri.

Deux traits au moins permettent de préciser cette notion de biopolitique. Le premier est que la biopolitique a un caractère d’événement. Elle vient troubler les forces continues des biopouvoirs, elle perturbe le système normatif et rompt la continuité de l’histoire. Cette rupture n’est pas seulement à comprendre de manière négative, mais aussi comme un moment créateur, une innovation qui vient de l’intérieur des subjectivités. Cela se traduit, par exemple, par l’émergence d’un parler singulier à l’intérieur de la langue convenue et ce qu’elle véhicule comme normes et modes de vie ; ou en éprouvant des affects et une énergie renouvellés par des modalités différentes de coopérer ou d’habiter. Ces événements, même petits, assemblés dans une multitude pourront peut-être faire bifurquer l’Histoire.

Un autre trait de la biopolitique concerne sa façon de produire de la connaissance et de la vérité. La production passe par le terrain. Celui-ci est un lieu de luttes, de résistances, et simultanément, il est un espace et un temps d’expérience du commun à travers l’invention de pratiques sociales collectives. La production de savoir devient ainsi création de « formes de vie » ou « d’être ensemble ». Le processus de renouvellement des savoirs est lié à ces expériences qui se font en commun et qui se traduisent dans les corps, ses manières d’être affecté et d’affecter les autres. L’expérience collective par laquelle se construisent les savoirs est aussi une épreuve de vérité quant à la subjectivité : les personnes découvrent ce qu’elles sont – ou plutôt ce qu’elles deviennent – en passant par un terrain commun.

Hardt et Negri adossent la biopolitique à deux autres concepts qui renvoient d’ailleurs aux titres de deux de leurs ouvrages : le « commun[5] » et la « multitude[6] ». Le commun désigne les langages, les affects, les gestes, les savoirs, … qui ne sont soumis ni à la propriété privée, ni à l’autorité publique. Ou plutôt qui tendent à se dérober des contrôles privés ou publics car ceux-ci cherchent à capter le commun. Même pour le langage, par exemple, fondamentalement commun dans une société, nos mots, nos phrases et finalement notre manière très personnelle de parler peuvent être influencés par le langage de l’entreprise où l’on travaille ou la communication des Pouvoirs publics. Dans le contexte du développement d’une économie immatérielle, le commun croît et devient un enjeu tant pour la vie que pour l’économie. Ces dernières années ont été marquées par le développement des techniques de communication (internet, logiciels, …), des savoirs sur le vivant (biotechnologies, génomique, …), de services de gestion ou aux personnes (soins, homes, …), etc. La production de ce qui circule entre nous, de ce qui fait interaction, communication ou cohabitation est ainsi mis en tension entre ce qui resterait de l’ordre du commun et ce qui serait investi et contrôlé par des entreprises privées, et par le capital. Car tout est susceptible d’être repris, y compris le savoir comme dans la lutte pour les brevets.

La multitude désigne un nouveau sujet politique qui concerne tous les producteurs du social, c’est-à-dire potentiellement tout le monde, mais qui se différencie pourtant de la notion de « peuple ». A la différence du peuple qui insiste sans cesse sur l’Un, rassemblant les gens sous la bannière d’une transcendance (le peuple de France, le peuple prolétaire, …), la multitude rassemble une multiplicité qui s’efforce de ne pas écraser les singularités. Elle rassemble des pauvres, des migrants, des gays, des femmes, … en tant que leurs singularités produit des manières de parler, de coopérer, de vivre ensemble, d’affecter la vie des autres qui enrichissent le commun.

La multitude et le commun ne doivent pas être ramenés simplement à un donné ou un produit. Ils sont à construire. La multitude ne se résume pas à constater la pluralité des singularités qui traversent nos sociétés, elle est aussi quelque chose à faire pour que ces singularités existent ensemble, qu’elles puissent s’articuler les unes aux autres, qu’elles puissent faire circuler leurs savoirs, leurs langages, les désirs dans des réseaux sans centre hégémonique. La multitude va ainsi de pair avec une bioPOLITIQUE où le politique revient à instaurer les conditions d’organisation et de coopération des singularités qui permettent de produire le commun. En même temps, il s’agit de faire une BIOpolitique qui évalue les modalités d’organisation sociale à la faveur des formes de vie (bios) et des processus de subjectivation qu’elles permettent.

 

Biopolitique dans un dispositif d’économie sociale d’insertion

Un tel concept de biopolitique nous met à l’œuvre pour comprendre et agir à partir de notre propre expérience dans un dispositif d’économie sociale d’insertion. Nous relatons celle-ci à titre d’exemple pour donner des formes concrètes aux concepts, mais aussi pour ouvrir, de notre point de vue, des voies de recherche plus collectives et qu’il serait peut-être intéressant de poursuivre. L’économie sociale d’insertion[7], en tant qu’elle se développe à l’intersection de logiques de marché et de profit, de politiques publiques promues par l’État et de dynamiques qui émergent de la communauté, est en soi exemplative des tensions dont parle la biopolitique. Sauf que la biopolitique n’a pas pour visée de mettre ces tensions en équilibre. Elle fait peser la balance du côté de ce qu’apportent les dispositifs quand ils font vivre le commun et les processsus d’invention de subjectivité qui peuvent s’y dérouler. Le déséquilibre qu’elle introduit ouvre peut-être des voies critiques dont nous pourrions nous saisir.

Le dispositif dont nous voudrions rendre compte[8], aujourd’hui Entreprise de Formation par le Travail autonome, était au départ encastré en tant que composante d’un Service d’aides et de soins psychiatriques dans le milieu de vie. Même si les activités ont changé au fil du temps, elles ne sont pas fondamentalement différentes de celles qui étaient organisées à l’origine du projet. Deux des filières originelles, l’Horeca et le Bâtiment, perdurent encore aujourd’hui. La logique de profit était présente au départ, certes dans une moindre mesure que celle qui prévaut actuellement, mais elle permettait déjà d’ajouter un supplément aux subsides publics et le travail réalisé par l’atelier de rénovation de bâtiment a permis d’augmenter la valeur du patrimoine immobilier. Les financements du dispositif étaient essentiellement publics, mais il reste difficile de faire l’analyse des logiques d’État qui y étaient à l’œuvre tant ces subsides formaient un bricolage financier des plus hétérogènes, émanant de plusieurs Ministères et de diverses aides à l’emploi. Un axe fondateur du projet était de permettre des processus de subjectivation. Créé au sein d’un service d’aides et de soins psychiatriques intégré dans le milieu de vie, l’idée était de décaler les identités par lesquelles les personnes s’adressaient au service. L’histoire plus ou moins longue des personnes avec des institutions psychiatriques amenait à ce qu’elles définissent leurs problèmes de vie essentiellement à partir de catégories de la nosographie. Elles s’adressaient au service en tant que personne malade. Le point critique n’était pas tant la vérité diagnostique que la culture de rapport à soi et de relation aux autres qui y était liée, notamment quant à l’(in)capacité et l’(ir)responsabilité de s’inventer des lignes de vie. L’idée était de créer un dispositif qui élargisse les possibilités pour comprendre les problèmes de vie et la souffrance exprimée par les personnes. Le travail, notamment grâce à la force de sa valorisation dans notre société, était particulièrement à même de complexifier les processus identitaires. Les gens n’étaient plus essentiellement « schizophrène » ou « tox », mais aussi « cuisinier » ou « ouvrier ». Plus subtilement, ce qui était à l’œuvre ne se résumait pas au passage d’une identité à une autre, il s’agissait aussi – et peut-être essentiellement – d’expérimenter ce qui pouvait faire vie : en découvrant ce dont les personnes étaient capables, en s’étonnant de la mise place de nouvelles façons de coopérer, en résistant à une uniformisation des rythmes de travail, en tentant de faire vivre une ambiance de solidarité, en s’autorisant des gestes de tendresse, …

Plus d’une décénie plus tard, le rééquilibrage de ce qui peut être mis en tension dans un tel dispositif a fait peser la balance du côté de l’augmentation des bénéfices commerciaux et d’une inscription plus performante dans les politiques publiques de mise à l’emploi. Les processus de subjectivation restent un enjeu. Malgré l’autonomisation de la structure de son enchassement initial dans la psychiatrie, cette entreprise reste accolée à différentes structures qui œuvrent dans le champ de la santé mentale et beaucoup de stagiaires qui y passent n’y vont pas uniquement pour leur « santé » ou « s’insérer » mais pour faire l’expérience d’une relation différente à soi et aux autres. Ce versant de l’équilibre qui était prépondérant au départ est aujourd’hui celui qui semble être le plus difficile à soutenir. Ceux qui le défendent se sentent à tout le moins tiraillés[9], tantôt à la limite du désarroi, tantôt s’éprouvant comme des acteurs en résistance.

 

A poursuivre…

Un des apports du concept de biopolitique tel qu’il est revisité par Hardt et Negri n’est pas simplement de remettre en avant que la vie se fait au détour de processus de subjectivation qui ne s’expérimentent jamais seul mais dans une multitude qui agence et fait vivre ensemble des parlers, des savoirs, des affects, des gestes relativement singuliers et qui deviennent communs. Dans notre société, ce commun qui se construit parmi les hommes est toujours susceptible d’une reprise et d’une capture par des logiques qui contribuent à autre chose que de faire vivre ensemble une multitude qui n’écrase pas les singularités. La biopolitique s’éprouve et s’expérimente dès lors toujours comme une tension créative. L’application pratique du concept se fait nécessairement dans la mise en œuvre de « dispositifs » qu’il faudrait essayer de définir comme un ensemble de processus sociaux, organisationnels, affectifs et cognitifs qui jouent dans les rapports de forces de manière à permettre la création de subjectivités singulières. A faire…

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Références

[1] Voir les analyses de Marie Absil, Constructions politiques : savoirs, pouvoirs et biopolitique, Liège, Centre Franco Basaglia, 2012. Marie Absil, Société disciplinaire et société de contrôle, Liège, Centre Franco Basaglia, 2012.

[2] Voir l’analyse de Marie Absil, Normes, Liège, Centre Franco Basaglia, 2012.

[3] Foucault, M, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004.

[4] Hardt M., Negri A., Commonwealth, Paris, Stock, 2012, p. 88.

[5] Hardt M., Negri A., Commonwealth, Paris, Stock, 2012.

[6] Hardt M., Negri A., La Multitude, Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La découverte, 2004.

[7] Voir l’analyse de Croufer O., Tensions en économie sociale d’insertion, Liège, Centre Franco Basaglia, 2012.

[8] Il s’agit d’Article 23 asbl, dispositif local d’insertion par le travail. Site internet : www.article23.eu

[9] Voir l’analyse de Gillot G., Désirs et tensions entre économique, sanitaire et insertion, Liège, Centre Franco Basaglia, 2012.

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