Journal d’enquête radiophonique

Journal d'enquête radiophonique

Auteur : Olivier Croufer, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Olivier mène une enquête radiophonique à l’écoute de nos relations avec des quasi-personnes. Ceci est son journal d’enquête.

Temps de lecture : 45 minutes

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Le fantasme d’un chant de la terre

Ils entendent des voix qui leur parlent. Des voix qui ne parlent qu’à eux. Des voix qu’ils sont seuls à entendre. Cette situation particulière de la parole est le point de rebondissement de ce projet d’enquête radiophonique. J’allais écrire “point de départ” avant de me rendre compte de l’inadéquation de l’expression, du mensonge inutile que cette désignation opérait pour le sujet, organisant une origine pour la pensée qui avait déjà circulé par plusieurs points et qui continuait ses navigations hasardeuses. Je ne peux me dissoudre à attacher ces auditions hallucinées à une scène psychiatrique, puisqu’il y a là pour le sujet une attache possible. Mon esprit fuit ailleurs. Il serait tout aussi juste de dire que ce projet d’enquête radiophonique est plus plus qu’une occasion, mais l’être vivant, la bête affolée d’un déplacement, d’une translation. Car d’emblée me revient en mémoire le surgissement d’un village congolais en plein coeur de la forêt tropicale. Il avait émergé au terme indescriptible d’une journée à traîner en vain mon vélo et mon corps dans des chemins embourbés. Après le village restaient quelques cases au milieu desquelles je m’arrêtai. Elles étaient séparées du reste du village par un bout de forêt. Ces excroissances de l’habitat humain m’époustouflaient par leur démesure quand j’imaginais ce qu’il avait fallu arracher à la densité forestière pour y poser des cases d’argile. Et puis ces bouts de village installaient un sentiment de sédition car ils signaient une mise à l’écart de la communauté, un bannissement, pas nécessairement fautif puisqu’il pouvait s’agir à mon sens d’une émancipation. Cette nouvelle petite communauté avait déjà malgré tout un chef. Quelques enfants courraient. Deux d’entre eux étaient albinos, blancs donc, comme si la nature avait prévu d’accroître davantage l’étrangeté des lieux. Après les présentations d’usage, répétées à souhait, je demandai au chef, comme cela aussi était devenu une habitude, de me présenter son village. Il m’a alors conduit en bordure des cases, dans ce qui pourrait ressembler à un champ de maïs, un terrain où poussaient des tiges parmi d’autres plants rampants et grimpants si bien qu’avec des yeux d’Européen ordonné il m’était difficile de regarder ce chaos comme un champ. Le chef me présenta alors le premier cercle des esprits, qui étaient là, parmi des maïs. C’étaient les esprits les plus familiers, ceux des ancêtres restés proches, inoffensifs. Car il existait, me dit-il, d’autres esprits parfois plus menaçants, là-bas, plus loin dans la forêt. Ce moment particulier a été ma première vraie rencontre avec des phénomènes auxquels des ethnographies m’avaient initié. Je dis “vraie” car aujourd’hui encore je me souviens intensément à quel point j’ai pris cette présentation au sérieux et la gratitude que j’exprimai au chef était d’une authentique sincérité.

Je ne me souviens pas d’avoir toujours accueilli avec un tel respect les voix hallucinées des personnes que je rencontrais en psychiatrie. Par la magie autoritaire du langage, une fois qualifiées d’hallucinées elles étaient renvoyées sur l’établi d’un problème à traiter. Il m’a toujours fallu emprunter une démarche sans évidence pour leur permettre de s’avancer librement. Souvent ces voix faisaient souffrir. Elles intimaient des injonctions ou contradictoires, ou effrayantes, ou ambivalentes. En moi, elles ont toujours provoqué un embarras de responsabilité. Certes, propre au rôle de thérapeute. Mais néanmoins une responsabilité incommode, ou sinueuse, pour recevoir ces voix de manière “juste” – est-ce le bon mot ? -.

Qu’est-ce que les voix dans les maïs du Congo et celles hallucinées d’une rencontre thérapeutique ont en commun qui permettrait d’éclairer ce désir d’enquête radiophonique ? Il y a quelque chose avec le lieu de la parole. Ça parle depuis un lointain qui me paraît étrange et fantastique. Cela pourrait être le trait commun avec d’autres situations qui sont venues s’ajouter au tableau depuis que je tente de dresser le paysage de cette enquête. Sur une strate jouent des enfants qui se créent des compagnons invisibles avec lesquels ils dialoguent au fond d’un jardin, qu’ils invitent à table au souper. Ces compagnons imaginaires s’installent dans la famille, il faut les prendre en excursion, leur avis est sollicité quand le point de vue des parents apparaît insuffisant. Ailleurs, des défunts sont restés vivants, on continue de leur parler, leur avis est pris en plus haute estime, leurs mots sont présentés comme une autorité pour trancher une discussion. On continue d’acheter au mort le journal du mercredi, celui avec le supplément culture. Ces voix insistent, se présentifient, transmettent de la vérité, au point de devenir les paroles de personnes, ou disons de quasi-personnes, qui sont là et lointaines, qui sont ici et par-delà.

En même temps, ces expériences s’immiscent en moi en tant que variations. Non plus par ce qu’elles ont de commun. Je les reçois différemment. Toujours elles m’affectent assez intensément, et parfois elles m’embarrassent, d’autres fois elles me fascinent, éveillent de la curiosité, ouvrent un plaisir de la découverte, me lassent, m’agacent quand ce que j’imaginais être une rencontre tourne à l’impasse. Alors… C’est comme si cette enquête radiophonique commençait par une enquête sur soi, sur la réception de ces relations avec des quasi-personnes. Comme si cette réception me conduisait jusqu’à un seuil, instable, aux affects ambivalents. Au-delà du seuil, ce n’est pas un monde bien imaginé, bien que souvent  par empathie je puisse un peu accompagner ceux que j’écoute dans cet au-delà. Ce seuil est plutôt une faille tellurique qui ramène des forces, qui vous emparent ou vous désemparent, comme ces voix oniriques congolaises ou délirantes, ou celles des compagnons invisibles des enfants. Des forces qui apaisent, incitent, conduisent, blessent, ordonnent. “Au-delà du seuil” ne désigne pas un nouveau lieu où je voudrais être, ni même un monde possible. Le seuil est le temps d’un soubresaut et d’un vertige qui fait fuir mon monde en y ramenant les chants de la terre comme dans cette ritournelle enivrante de Mahler[1] où un ivrogne au printemps, un ivrogne que le printemps emporte fait persister son ivresse. Ewig. Éternellement.

Il y a alors non plus un “point de départ”, mais un fantasme à la source de cette enquête. J’appelle fantasme “une production imaginative par laquelle la psyché cherche à échapper à la réalité[2]”. C’est bien de cela qu’il s’agit quand je situe l’écoute de ces voix sur un seuil par-delà lequel il est possible d’accueillir des forces inouïes. Ce seuil est un fantasme. Il est “une fiction forgée et vécue en imagination[3]”. Ce fantasme ne dessine pas d’emblée un autre monde possible; cela est une question qui peut suivre, qui est évidemment intéressante et qui peut arriver par surcroît au cours d’enquête. Le fantasme d’enquête est seul, seulement suspendu à une réception des forces, une réception troublante, presque effarante, qui amène au monde ce qui n’y était pas donné. Les paroles, les voix arrivent de là-bas.

Il ne faudrait surtout pas prendre ce fantasme comme l’objet de cette enquête radiophonique. Il est clairement à situer sur un plan méthodologique. Je devrai sans doute revenir ailleurs sur la responsabilité éthique qu’il interroge puisqu’il invite à prendre au sérieux la parole de quasi-personnes, ouvrant à cette occasion la question de ceux avec lequel nous souhaitons cohabiter. Sur le plan méthodologique, je situe ce fantasme comme un événement qui permet l’enquête. Il surgit des soubresauts des expériences vécues et de la pensée et s’installe comme une scène du désir d’enquête. Méthodologiquement, je dirais qu’il est un point de revenir au désir d’enquête. Il cultive alors un paradoxe puisqu’un fantasme est par nature non dialectique, pure jouissance à soi, et qu’une enquête amène des points de vue qui le désarticulent, le fragmentent et le culbutent. On pourrait tout autant dire que ce fantasme est pour l’enquête son point de rebondissement et de dispersion. Condition indispensable à la rencontre.

 

Liège, le 15 janvier 2021

 

Je plie ce texte et le glisse dans une enveloppe pour Véronique R. accompagné du petit mot suivant.

Chère Véronique,

J’ai beaucoup aimé la réponse que tu m’as faite à mon courrier. Depuis, j’ai continué à en parler, à moi-même, à des amis, à des collègues. Tu trouveras ci-joint un texte sérieux écrit pendant mes heures de travail au Centre Franco Basaglia. J’aimerais poursuivre cette enquête radiophonique à partir d’une constellation de personnes, avec toi, des membres, des collègues de Revers, d’autres. C’est à voir.

Je te téléphone la semaine prochaine.

Bien affectueusement,

Olivier

 

Radiophonique

Je ne pensais pas être confronté de si tôt à la question de l’écoute. Et quand on m’a demandé “pourquoi radiophonique ?”, j’ai esquivé en naviguant du côté de la parole. Cela répondait quand même à la question puisque l’écoute des relations avec des quasi-personnes pose effectivement un problème radio – de transmission au-delà des locuteurs en présence –, et phonique – de son et de langage parlé –[4]. Ce radiophonique devient un problème puisque seule une personne peut entendre les voix et l’univers sonore des quasi-personnes avec lesquels elle est en interlocution. Pour les autres, le phonique n’existe pas, du moins pas immédiatement. L’accès et la mise en forme de ces voix sont d’emblée une question à résoudre. Est-ce qu’on captera ce que la personne en dit ? Son soliloque avec ces voix ? Est-ce qu’on recréera ces voix, fictivement ? En les faisant jouer par un acteur, en passant par un chamane ou un thérapeute empathique ? On trouvera bien une solution. Mais ce faisant, on continue à se demander “pourquoi radiophonique ?”.

Le principal est peut-être du côté de l’écoute. J’avais posé comme point de rebondissement de l’enquête un fantasme, une production imaginative par laquelle la psyché cherche à échapper à la réalité. L’écoute des relations avec les quasi-personnes amènerait au seuil d’un monde dont les puissances, les langues et les réalités m’échappent. Sur ce seuil, je pourrai être affecté, suspendu à des affections, balloté, hésitant, troublé. Il y a au désir d’enquête écouter ce qui s’y passe dans ces relations à ces quasi-personnes, et qui ne se passent pas dans ma réalité, dans notre réalité. C’est en ce sens que le seuil m’amène à des forces inouïes puisque je ne les perçois pas dans ma réalité. Il y a une écoute à chercher, à créer, à mettre en place.

On peut écouter comme un juge qui écoute des témoins, comme une journaliste qui écoute ses invités sur un plateau télé. Il y a l’écoute de l’imam. L’écoute amoureuse. L’écoute de sa cheffe de service. Toutes ces écoutes peuvent être des manières pour l’écoutant, pour autant qu’elles ne nous conduisent pas à une impasse. J’appelle impasse tout ce qui condamnerait la relation aux quasi-personnes et par là même empêcherait l’écoutant de se suspendre à l’inouï. Je crains que nous rencontrions alors des noeuds de plus en plus serrés les uns dans les autres. Chaque écoutant serait captif de sa bulle sonore, de ses propres discours. La personne en relation avec les voix d’une quasi-personne n’aurait d’interlocuteur que sur un mode défensif ou agressif, si elle ne choisit pas plutôt de taire son expérience et de ne rien raconter du tout. L’écoutant n’écouterait que son propre discours, il soliloquerait son point de vue à l’infini. L’ouvrage radiophonique est d’introduire l’écoute là où elle disparaît.

L’écoute est silence. Celui qui déblatère des paroles, fait du bruit et gesticule n’écoute plus. Pour écouter, on a besoin d’interrompre son flux habituel de paroles, d’amener ce flux au silence. Ce n’est pas si simple car souvent, presque inévitablement, le discours habituel persiste dans le silence. Ce silence pourrait devenir une paroi de béton, dure de mépris, peinturlurée de condescendance. Le silence peut être cruel. Il peut être haineux. Ou il peut être carrément absence. Le silence est à faire, comme s’il y avait un travail à accomplir pour que le silence laisse toute sa place pour laisser dire. Pour que le silence étale une aire pour laisser dire. Pour qu’une présence offre et installe ce silence, car cela ne va pas arriver tout seul et sans que quelqu’un soit là.

Il y a donc en même temps que le silence, un aménagement de la présence à proposer. Singulièrement de la parole habitée. Cette présence est aussi celle d’un corps, de ses affections. Son décor, l’ambiance de son environnement. Le travail consiste à quitter son écoute, quitter l’écoute du juge, quitter l’écoute journalistique, quitter l’écoute de l’imam, quitter l’écoute amoureuse… pour aménager une présence et un silence. D’abord se démunir, se dépouiller. Et en même temps, proposer une parole bonne à entendre, des gestes, une ambiance acoustique qui laissent dire celui qui parle. Cela ne se trouvera pas tout de suite. Peut-on d’ailleurs dire qu’on y arrivera tout à fait ? Certainement pas. La parole qui accompagne l’écoute se prononce dans l’exercice d’un dépouillement où le discours réapparait par mégarde. Cet exercice, difficile, critique, par lequel l’écoutant se démunit de ses discours est lui aussi bon à entendre. C’est bien l’enquête qui est radiophonique. Ce qui se donne à écouter, c’est la démarche qui permet d’écouter, là où ça boîte, et ce qui relance le pas. Ce qui arrête l’enquête, c’est d’être à coup sûr certain de son écoute. Faire avancer l’enquête, c’est prendre conscience et raconter qu’on n’y est pas encore tout à fait avec son écoute, les silences qu’on offre et les discours dont on se déleste[5].

Si je devais pousser un pas plus loin le radiophonique du côté de l’écoute, et de l’enquête d’écoute, je dirais quelque chose comme ceci. L’enquête radiophonique permet de créer un dispositif, ou une disposition, où l’écoute permet de s’écouter soi-même écoutant. L’objet sonore, le produit radiophonique, est non seulement une mise en forme des paroles et des mondes sonores, mais aussi l’objet d’une écoute qui donne l’occasion de capter l’exercice par lequel on parvient ou ne parvient pas à écouter. L’objet radiophonique garde les traces de cette écoute d’un soi-même écoutant. Quand cet objet deviendra vraiment radio, – éloigné des interlocuteurs en présence -, ce qui sera offert à l’auditeur serait cette proposition en abîme des écoutes s’écoutant.

 

Liège, le 25 janvier 2021.

 

Jouer pour de vrai

Nous soupions ensemble dans la cuisine et je partageais mes désirs d’enquête radiophonique. Mes questions participaient à la fête. L’un de mes amis s’est alors souvenu de cette blague de son enfance. Elle l’amusait beaucoup. Ils se la racontaient en famille, toujours avec le même plaisir, me dit-il, ce qui était surprenant puisque la chute devait être connue de tous.

« Le pensionnaire d’une institution se promenait dans le bâtiment avec une brosse à dents qu’il trainait au bout d’une longue corde. J’étais trop petit pour connaître l’hôpital psychiatrique et ces choses-là. Je me souviens que c’était une institution. Une pension peut-être.

Le directeur demande :

— Mais qu’est-ce que vous faites à traîner cette brosse à dents avec ce fil ?

Et le pensionnaire lui répond :

— C’est Mirza. Je promène mon chien Mirza.

— Oui, c’est ça ! dit le directeur. Vous allez encore rester un petit temps avec nous, n’est-ce pas ?

La scène se répète à plusieurs reprises, toujours la même. On est dans une institution, on peut répéter sans gêne. « Qu’est-ce que vous faites avec cette brosse à dents au bout de ce fil ? » et le pensionnaire répond, « c’est Mirza, Monsieur le Directeur. »

Un jour, le pensionnaire est appelé dans le bureau du directeur. Il est un peu inquiété par la solennité de la convocation. Il ouvre la porte, s’avance au centre de la pièce et fait demi-tour avec la brosse à dents qui suit le même mouvement de telle façon que quand il ferme la porte, le fil et la brosse à dents se trouvent pour sûr à l’intérieur du bureau.

Le directeur l’accueille gentiment :

— Comment allez-vous ?

— Bien, ça va bien, répond le pensionnaire.

— Et avec Mirza, comment ça va ?, se soucie le directeur.

— Mirza ?

— Oui, votre chien Mirza, intervient le directeur surpris de la question.

— Mais, Monsieur le Directeur, vous voyez bien que ce n’est pas un chien. C’est une brosse à dents.

Alors le directeur conclut d’une voix plus haute que le ton de la conversation : « Eh bien, vous allez beaucoup mieux. Je vous signe votre autorisation de sortie. »

Le pensionnaire fait ses bagages, avance dans le long couloir de sortie, toujours avec la brosse à dents au bout du fil. On lui ouvre la grande porte métallique, il se précipite à l’extérieur en faisant attention que la porte ne se reclape pas sur le fil. Il est dehors. Il se retourne alors vers son compagnon :

— Viens Mirza, on les a bien eus ! »

Mon ami retrouve toute la joie de son enfance et elle se transmet à la table du souper que nous partagions ensemble.

De quoi riions-nous ? Nous n’avons évidemment pas répondu à cette question. C’eût été gâcher la fête. Mais aujourd’hui, avec le recul d’un temps d’écriture, je trouve cette question intéressante. Il me semble qu’autour de cette table, nous aimions tous les fantaisies imaginaires, celles qui nous emmènent. Qui nous font aimer la vie par-delà l’emprise de nos réalités. Pour moi, il y a aussi dans cette blague une embrouille – le terme n’est peut-être pas tout à fait adéquat. Le directeur ne s’accommode pas de la production imaginative du pensionnaire. C’est son rôle, probablement. Il dramatise l’embrouille, le cafouilli du réel et de l’irréel. La blague nous permet de rester dans le plaisir de la fiction et la jouissance de cette scène imaginaire, sans déployer l’embrouille. Qu’ajouterait l’enquête ? De coudre plus explicitement ces productions imaginatives avec les mesaventures de leur réception. Comme si à la porte de la cuisine frappait le directeur et qu’il venait s’installer à la table de notre souper. Cela risque d’être moins drôle. Mais dans le réel, cela ajouterait une part sonore qui aurait sa place dans l’enquête.

Ceux qui s’invitent curieusement à table me font penser aux compagnons imaginaires des enfants. Ceux-ci racontent à merveille tant la complicité que la perplexité des parents qui découvrent que leur famille s’est élargie à leur insu. Je vous livre deux histoires que j’ai reprises du livre très documenté de Marjorie Taylor, Imaginary companions and the children who create them[6].

Nutsy et Nutsy

« Une enfant de quatre ans qui participait à notre recherche nous parla de deux oiseaux invisibles appelés Nutsy et Nutsy (un mâle et une femelle) qui vivaient dans un arbre au-dehors de la fenêtre de sa chambre à coucher. Selon l’enfant, les deux Nutsy avaient des plumes vivement colorées, étaient grands de 30 centimètres environ, et parlaient continuellement. Parfois la petite fille était irritée par le comportement maladroit et souvent tapageur de ces oiseaux, mais d’habitude leur folie la faisait rire. Les parents de l’enfant étaient bien au courant des Nutsy ; ils observaient régulièrement leur fille leur parler et jouer avec eux, et ils étaient fréquemment informés des opinions des Nutsy et de leurs activités. En réalité, Nutsy et Nutsy faisaient presque partie de la famille. Les oiseaux les accompagnaient en excursion en voyageant sur le toit de la voiture, ils avaient leurs propres places à la table du souper, et leurs cabrioles étaient appréciées de tous. »

Voici une autre histoire qui commence avant le moment de l’intégration dans la famille. Elle est celle d’un garçon de trois ans qui se créa un compagnon imaginaire quand il commença à fréquenter un groupe de jeux.

Margarine

« La maman de ce garçon était un peu inquiète de la façon dont son fils s’adapterait au groupe parce qu’il était plein d’appréhension à l’idée de la quitter pour une période prolongée. Elle fut rassurée de le trouver détendu et joyeux quand elle vint le chercher à la fin de la première journée. Il expliqua qu’il avait rencontré une fille du nom de Margarine et qui était vraiment gentille avec lui. Ayant entendu à plusieurs reprises des allusions à la gentillesse de Margarine dans les semaines qui suivirent, la maman décida de contacter les parents de Margarine pour leur témoigner à quel point elle appréciait la prévenance et les gestes d’attention de leur fille. Clairement, Margarine a été un facteur essentiel pour faciliter l’expérience de ce groupe de jeu. Il arriva que cela fût un défi de localiser Margarine et ses parents. Le chef du groupe de jeu et la mère du garçon cherchèrent dans la liste des enfants, mais ils ne purent trouver aucun nom qui ressemble à « Margarine ». La maman demanda à son fils de décrire comment était la fille, et apprit que Margarine avait de longues nattes jaunes qu’elle trainait derrière elle sur le sol. Il devint vite apparent que Margarine était imaginaire. »

Ces compagnons imaginaires semblent participer de façon heureuse à la vie d’une famille. Du moins pour le temps de l’anecdote. C’est là un aspect que j’aime avec ces compagnons. Pas simplement l’histoire de ces compagnons en tant que telle, mais la création qu’elle convoque chez les parents. L’imaginaire se déplace auprès de ceux qui reçoivent ces compagnons et finalement en viennent à interagir avec eux. Ils s’amusent de bon cœur avec Nutsy et Nutsy. Ils composent avec les inquiétudes et les amitiés d’un enfant. Ils jouent comme si c’était pour de vrai. Ils s’affirment sensibles à ce qu’une histoire imaginaire permet.

L’autrice et dessinatrice de livres pour enfants Kitty Crowter amène un compagnon imaginaire auprès des petits et des adultes qui leur font la lecture. Moi et Rien[7] raconte l’histoire de Lila et de son compagnon imaginaire qui s’appelle Rien.

« Lila montre à Rien le château où son père travaille comme jardinier… Elle doit tout expliquer : Rien ne sait rien de ce que fait son papa. »

Par contre, Rien a des idées quand il n’a rien à faire ici.

« ‘Détrompe-toi, à partir de rien, on peut tout faire’, dit Rien.

‘Je mets cette petite graine dans un trou, je verse un peu d’eau et voilà… un arbre de plus.’ »

Lila plante des graines pour faire germer des fleurs bleues, comme celles que maman aimait tant du temps où elle était encore là. L’histoire est généreuse. Lila, et Rien, et elle-deux, réinventent des relations avec une maman qui est morte et un papa qui a beaucoup de soucis. Au point que la soudaine disparition de Rien émeut.

« Madame Nellis a toujours été inquiète à cause de mon ami Rien, ‘qui sortait de mon imaginaire’. Mais maintenant que Rien a disparu, elle est encore plus inquiète. »

Comme beaucoup de livres pour les tout-petits, la fin est heureuse. Au printemps, les graines de fleurs bleues se sont épanouies dans le jardin où un lilas a poussé. La fin amène aussi une surprise.

« Notre printemps a été magnifique. Mon papa est redevenu mon papa. Un jour, il m’a tendu une boîte en m’expliquant : ‘c’est ta maman qui a fait cela pour toi avant de partir, mais je n’ai jamais eu le courage de te le donner. »

Et le livre se termine sur un dessin. Une boîte ouverte dans laquelle est couchée une figurine : Rien.

Le livre m’a paru généreux pour les adultes aussi, en tout cas pour moi qui ai été ému, comme si à mon tour je pourrais déposer un compagnon imaginaire dans cette boîte, un ami invisible, une marionnette de mon enfance.

Une nouvelle fantastique de Rosemary Timperley vient suspendre la bienfaisance que j’attribue aux compagnons imaginaires. Harry[8] nous entraîne dans un drame. Harry est le compagnon imaginaire de Christine, une enfant de cinq ans. L’histoire est racontée par la maman de Christine.

« J’ai très peur de choses aussi ordinaires que la lumière du soleil, les ombres sur l’herbe, les roses blanches, les enfants aux cheveux roux ou le prénom Harry. Un prénom vraiment très ordinaire.

Dès la première fois que Christine mentionna ce nom, j’eus la prémonition de ma peur à venir.

Elle avait cinq ans et elle devait commencer à aller à l’école trois mois plus tard. Il faisait chaud, c’était une belle journée et elle jouait seule dans le jardin, comme elle en avait l’habitude. Je la voyais allongée sur le ventre, cueillant des pâquerettes dont elle tressait laborieusement des guirlandes avec un plaisir évident. Le soleil illuminait ses cheveux d’un roux clair et donnait à son visage une blancheur particulière. Ses yeux bleus grands ouverts traduisaient sa concentration.

Soudain, elle tourna son regard vers un massif de roses blanches dont l’ombre se projetait sur l’herbe et elle sourit.

‘Oui, c’est moi, Christine’, dit-elle.

Elle se leva alors et s’approcha lentement du massif ; ses petites jambes potelées semblaient adorables et fragiles sous sa jupe trop courte de coton bleu. Elle grandissait vite.

‘Avec ma maman et mon papa’, dit-elle distinctement.

Puis, après un silence :

‘Oh ! mais si, c’est eux ma maman et mon papa.’

Elle était dans l’ombre du massif, à présent, et c’était comme si elle avait quitté le monde de la lumière pour entrer dans celui des ténèbres. Me sentant soudain mal à l’aise sans très bien savoir pourquoi, je l’appelai :

‘Chris, qu’est-ce que tu fais ?

— Rien.’

Sa voix semblait lointaine.

‘Rentre à la maison, maintenant, il fait trop chaud pour toi dehors.

— Non, je n’ai pas trop chaud.

— Rentre à la maison, Chris.

— Il faut que je rentre maintenant, dit-elle, au revoir’

Puis elle vint vers la maison d’un pas lent.

‘Chris, à qui parlais-tu ?

— À Harry, répondit-elle.

— Qui est Harry ?

— C’est Harry.’ »

J’ai hésité à proposer cette nouvelle dans la perspective de cette enquête radiophonique. Le fil de l’histoire est vite anticipé par le lecteur. En effet, Christine a été adoptée par ses parents actuels. La révélation de son compagnon Harry s’avère exacte. Et puis, il y a cette intervention du Dr Webster, le médecin de famille. L’imaginaire exploratoire et incertain que j’aime d’habitude dans ces créations devient soudainement guidé par des explications réalistes et psychologiques. L’explication déçoit. En tout cas, elle me déçoit, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette nouvelle mérite d’être proposée à l’enquête. Je n’ai pas à censurer ce qui la décevrait.

Et finalement, l’histoire rebondit. La maman, dans sa propre enquête, découvre que Christine, l’enfant qu’elle a adopté, a eu un frère qui, évidemment, s’appelle Harry. Il est décédé en même temps que sa famille, Christine fut la seule survivante d’un événement tragique. La maman visite la maison du drame et rencontre la dernière des locataires.

« Une voix me fit sursauter :

‘Qu’est-ce que vous fabriquez ici ?’

C’est une vieille femme qui m’observait depuis la fenêtre du rez-de-chaussée.

‘Je pensais que la maison était vide, dis-je.

— Elle devrait. Elle est condamnée. Mais pas question de m’en faire partir. J’ai nulle part où aller. M’en irai pas. Les autres ont vite fait de déménager quand c’est arrivé. Et personne d’autre ne veut venir habiter ici.  Ils disent que la maison est hantée. C’est vrai. Et alors, qu’est-ce que ça peut me faire ? La vie, la mort, c’est pareil. Vivant ou mort, quelle différence ? »

Elle me regarda avec des yeux jaunâtres injectés de sang.

‘Je l’ai vu passer devant la fenêtre reprit-elle. C’est là qu’il est tombé. Sur les roses. Il revient toujours. Je le vois. Il ne s’en ira pas tant qu’il ne l’aura pas eue.

— De… De qui parlez-vous ?

— De Harry Jones. C’était un brave garçon. Il était roux. Très mince. Mais c’était un entêté, il n’en faisait qu’à sa tête. J’ai toujours pensé qu’il aimait trop Christine. Il est mort parmi les roses. Il avait l’habitude de s’asseoir là, avec elle, pendant des heures, à côté du massif. Et c’est là qu’il est mort. Mais est-ce que les gens meurent ? L’Église devrait nous le dire, mais elle ne dit rien là-dessus. On peut croire personne. Allez-vous en maintenant. C’est pas un endroit pour vous. Ici, c’est pour les morts qui ne sont pas morts et les vivants qui ne sont pas vivants. Est-ce que je suis morte ou vivante ? Si vous êtes capable de le me le dire, tant mieux, mais moi, je n’en sais rien.’

Ses yeux fous qui me fixaient sous sa mèche blanche en bataille me faisaient peur. Les fous sont terrifiants. Et même quand ils font pitié, on ne peut s’empêcher d’en avoir peur.

‘Je vais m’en aller, murmurai-je, au revoir.’

Puis je m’éloignai sur le trottoir brûlant en essayant de me dépêcher mais je sentais les jambes lourdes et à demi paralysées, comme dans un cauchemar. »

Et finalement, on ne saura plus si Harry est toujours vivant ou mort. En délicieuse autrice de nouvelle fantastique, Rosemary Timperley ne nous offrira pas de réponse. Harry continue d’hanter la maman. Elle ne sait plus, et le lecteur non plus, quel statut donner à Harry. Présence du réel ou de l’imaginaire ? L’histoire pointe une indécision qui m’effraie.

Il y a aussi un drame qui se joue avec les compagnons imaginaires que j’aimerais pouvoir aborder parce qu’il me semble porteur de quelque chose que je ne parviens pas à préciser. Cela se passe du côté de la réception par des tiers. Et par la même occasion introduit aussi la question d’un partage auprès de ceux qui les imaginent. Une planche de Calvin et Hobbes traîne dans ma mémoire. Elle est tirée de l’album Il y a des trésors partout[9]. Pour ceux qui ne connaissent pas ces héros de la bande dessinée, Calvin est un garçon, trop petit, trop vantard, et gaffeur. Hobbes est son compagnon imaginaire, un tigre, complice toujours un peu moqueur, des faits et gestes de Calvin. Il y a alors cette planche au milieu de l’album, différente des autres car sans paroles. Émouvante à foison. Calvin et Hobbes se réveillent ensemble dans le lit. Ils se lèvent, dehors il pleut, ils partagent le petit déjeuner. À la case suivante, Calvin et Hobbes sortent de la maison sous la pluie. La maman les regarde partir par la porte entrouverte. Ici, Hobbes a pris la taille d’une peluche. Alors que dans les cases précédentes Hobbes est un tigre plus grand évidemment que le petit Calvin. Case suivante, les deux héros sont seuls à attendre le bus sous la pluie, Hobbes a repris sa taille réelle de compagnon imaginaire. Il y a soudain deux réels. Celui des parents, celui de Calvin et Hobbes. Les cases suivantes nous font vivre selon ces deux dimensions. La planche se termine sur cette béance.

Et moi, je ne sais toujours pas quand jouer pour de vrai.

 

Le 29 janvier 2021.

 

Le campeur, le garde-chasse et la forêt des xapiris

Il était temps de faire bifurquer mon vélo vers la droite ou vers la gauche, dans un chemin de traverse isolé de la voie principale pour me retrouver seul, dans la nuit. La lumière s’éteignait déjà et le froid prenait sa place comme ces relayeurs habitués à ces passages à témoin en pleine vitesse. J’avais peu de temps pour dresser ma tente. Les dernières lueurs du ciel s’enfouissaient dans l’humidité, il restait l’odeur des feuilles d’automne au sol, l’envol d’un oiseau et le craquement soudain d’une branche. Sous la tente, il ne demeurait plus que le son. J’étais privé d’une emprise par la vue. Je vivais toujours ce moment comme une perte et un soulagement. Enfin enfermé, seul. Aux aguets. Bien que seuls des sons me tenaient en éveil, je savais que ce n’était pas mes oreilles qui tenaient en alerte. Mais plutôt mon imagination. Est-ce un animal ? Trop tenu pour être un sanglier. Un chevreuil ? Ou plus minuscule encore, simplement une souris. Je suis un homme des villes et les indices sonores n’emportent aucune certitude. Je désire juste que les sons n’indiquent pas une présence humaine. Si au loin j’entends une moto, je me réveille. Ces supports de présence viennent alors se déposer dans un monde que j’imagine pouvoir être menaçant. Les sons que j’imagine révéler la présence d’animaux me font toujours un effet de mystère, parfois d’inquiétude, mais je ne me sens pas menacé, plutôt comme un Bambi effarouché et curieux qui découvre ses compagnons de la forêt.

Cette expérience révèle une fois encore que les supports de présence sont la porte d’entrée des imaginaires. Ils peuvent devenir une porte d’entrée de ces enquêtes radiophoniques. Ils sont un seuil. On peut y rester, pas seulement par prudence, mais parce que les imaginaires qu’ils introduisent sont informes, comme si au-delà de la porte, il n’y avait aucune maison. Ou à l’inverse, parce qu’un pas plus loin les imaginaires sont guidés par ce que l’on sait déjà et qu’ils ne permettent pas une complète aventure. Comme pour moi dans la tente : je peux être surpris par la présence hypothétique d’un chevreuil, ou dérangé par celle d’un sanglier, voire mis en danger par un chasseur, mais ces événements me laissent plutôt au bord d’un seuil.

Restant dans la forêt, je me suis souvenu d’une nouvelle de Laszlo Krasznahorkai, un écrivain hongrois auquel je suis très attaché. Dans mon souvenir, le seuil au bord duquel nous conduisaient les indices dans la forêt me semblait d’une nature différente de celle que j’éprouvais dans ma tente. Cette nouvelle raconte l’histoire de Herman le garde-chasse[10]. Tout juste retraité, celui-ci reçoit une mission qu’au vu de ses qualités exceptionnelles il était probablement le seul à pouvoir mener à bien. La forêt de Remete était devenue une « friche inextricable, une jungle impénétrable hors de tout contrôle ». La prolifération des nuisibles mettait en péril le domaine de chasse voisin et les fermes des environs. Herman procéda à une remise en ordre. Il débroussailla, élagua les arbres, défricha les sentiers d’autrefois. Il repéra la géographie des parcours animaux. Il distingua les traces des nuisibles, principalement des chiens et chats errants, de celles des gibiers. Il localisa les gîtes et terriers. Il établit un réseau de pièges, des boîtes à fauves, des pièges à mâchoires. Au bout d’à peine deux années, la forêt de Remete s’harmonisa à nouveau et perdit de son « inquiétante luxuriance ». On l’en félicita.

C’est alors qu’un rêve horrible le surprit en pleine nuit. Il y vit le charnier qu’il avait creusé dans la forêt pour y entasser les chiens et chats errants qu’il avait piégés et …

« … tandis qu’il s’en approchait à pas lents, il avisa quelque chose comme un épouvantable remous… et entendit, terrifiants, ignobles, des bruits sourds de frottements, de fluxions, de flatulences, de fissurations, et finalement… alors que force lui était de voir qu’au fond de la fosse, l’amoncellement monstrueux des charognes putrides se mettait, hérissé de poils, à trembler, trembloter comme un bloc de gélatine… au même instant il se réveilla en sursaut, et longtemps encore hors d’haleine, en nage, fixa l’obscur néant d’un œil épouvanté, incapable de se soustraire à cet effroi qui , tel un cauchemar, le hanta dès lors chaque nuit, puis très vite même en plein jour, et ainsi de suite jusqu’au petit matin où, au cours de sa ronde d’inspection, tandis qu’en vertu d’une loi tacite de la morale cynégétique il allait devoir libérer et achever les bêtes capturées au cours de la nuit, il sentit ses forces l’abandonner tout à coup, bientôt contraint de contempler de longues minutes, impuissant, les convulsions d’un chien crasseux fourbu à l’extrême. » (p. 27)

(…)

« (…) toute sa science le fuyait dans une telle débâcle qu’il se sentit incapable d’accomplir le geste décisif – humain ; abasourdi par sa propre impuissance subite, il resta planté là, auprès de la bête souffrant le martyre, à éponger nerveusement son front en sueur, à cracher de temps en temps de côté, en proie à une défaillance incompréhensible. Puis des jours, des semaines passèrent, des jours et des semaines d’hébétude écrasante, inconnue jusque-là de lui ; sa vue se brouilla, ses oreilles bourdonnaient tant qu’il s’attendait d’une seconde à l’autre à devenir sourd, et parce qu’une force hostile qui le rongeait de l’intérieur l’obligeait, tel un chat ou un chien prêt à bondir en cas de danger, à contracter sans relâche chacun de ses membres, il s’affalait tout habillé sur son lit, perclus de crampes, exténué, dès qu’il rentrait le soir en vélo. » (p. 28)

La puissance déferlante du récit de Laszlo Krasznahorkai m’éblouit ; mais surtout, en regard de mon expérience de campeur, elle m’aide à comprendre une différence. Les supports de présence détectés par Herman sont évidemment bien plus diversifiés que les miens. Il repère les traces de la circulation des animaux, de leur habitat, il peut distinguer les animaux auxquels ces indices renvoient. Pour le garde-chasse, ces signes ne font aucun doute, ils désignent des êtres spécifiques, un nuisible, un gibier intéressant pour la chasse noble. Puis apparaissent des supports de présence qui semblent être d’une autre nature : des bruits sourds, des frottements, des fluxions, des flatulences, des fissurations. À quels êtres renvoient ces signes ? De qui sont-ils ? Comme si ce qui avait été dûment qualifié, fruit de l’expérience de toute une vie, revient autrement, devient autrement vivant et se met à trembloter. En face d’Herman, au-delà du seuil de la porte qui s’est grande ouverte, ce ne sont pas des possibles qui sont dessinés (cela pourrait être ceci ou cela), mais une suspension des forces, des forces établies, celles des gestes sûrs pour tuer. La science l’a fui, le savoir s’est arrêté. Surgissent une défaillance incompréhensible et l’impuissance.

Je ne pense pas pouvoir aller plus loin sur ce que cette nouvelle révèle de mon fantasme d’enquête radiophonique. J’aimerais en rester là pour l’instant. C’est peut-être par une troisième expérience que nous pourrions progresser. Je reste dans la forêt. Dans le nord de l’Amazonie. Le récit de ce qui s’y passe nous est donné par Davi Kopenawa, un habitant de cette forêt. Il a été recueilli et mis en texte par un anthropologue, Bruce Albert. « Ce livre à la fois récit de vie, autoethnographie et manifeste cosmopolitique invite à un voyage dans l’histoire et la pensée d’un chaman yanomami d’une cinquantaine d’années.[11] »

Cette forêt offre la possibilité d’y rencontrer des xapiri. Les xapiri sont des images. On peut aussi les entendre. Des images parlantes, comme au cinéma, dirions-nous. Les xapiri sont les protagonistes de toute une histoire de la forêt qui a été transmise à Kopenawa par ceux qui l’ont précédé. « C’est Omama qui a créé la terre et la forêt, le vent qui agite ses feuilles et les rivières dont nous buvons les eaux. C’est lui qui nous a donné la vie et nous a rendus nombreux. » Avant Omama, il existait quand même des gens. Ces ancêtres étaient des êtres humains dotés de noms animaux. Ils ne cessaient de se métamorphoser. Un humain pécaris se transformait en pécaris, un humain chevreuil en chevreuil. « Ce sont leurs peaux qui sont devenues des pécaris, des chevreuils et des agoutis qui habitent la forêt. Ce sont ces ancêtres devenus autres que nous chassons et mangeons aujourd’hui. » La forêt ancestrale était très fragile. « Elle ne cessait de devenir autre jusqu’à ce que, finalement, le ciel s’effondre sur elle. » Omama l’a donc recréée. Sous les conseils de son épouse, il y a aussi engendré des xapiri pour protéger les êtres humains et leurs enfants.

Tous les Yanomami connaissent la présence des xapiri. Néanmoins, ceux-ci sont invisibles. Seuls les chamans peuvent les voir lors de rituels qui commencent en buvant une écorce, la yakoana. Ils deviennent alors les pères des xapiri et peuvent les rencontrer.

« Lorsque nous buvons la yãkoana, son pouvoir tombe sur nous avec force en nous frappant la nuque. Alors, nous mourons et devenons rapidement spectres. Pendant ce temps, les esprits se nourrissent de sa poudre à travers nous, qui sommes leurs pères. Puis, ils descendent lentement en chantant sur les miroirs venus de leurs maisons fixées dans la poitrine du ciel. Ils y dansent, sans jamais toucher terre, couverts d’ornements de plumes et brandissant leurs machettes, leurs haches et leurs flèches, prêts à combattre les êtres maléfiques. Depuis ces hauteurs ils voient au loin toute la forêt et nous préviennent des maux qui nous menacent : « Voici venir l’épidémie xawara ! Un être në wãri s’approche pour vous dévorer ! Les tonnerres et le vent de tempête sont en colère ! » Enfin, lorsque leur père cesse de vouloir les imiter, ils remontent avec leurs miroirs vers leurs habitations en emportant à nouveau leurs chants dans la poitrine du ciel. Le chaman retrouve alors sa langue de spectre. »

J’imagine la rencontre avec ces xapiri. Kopenawa la décrit comme très festive, chamarrée où soi-même on y accède en devenant autre, en devenant soi aussi une image parmi les autres. Cette image circulerait dans la forêt, sur d’immenses miroirs, étincelants.

« Les xapiri ne se déplacent jamais sur la terre. Ils la trouvent trop sale, jonchée de débris et souillée d’excréments. Le sol sur lequel ils dansent ressemble à du verre et brille d’une lumière éclatante. Il est formé de ce que nos anciens nomment mireko ou mirexi. Ce sont des objets précieux qui n’appartiennent qu’à eux. Ils sont resplendissants et transparents, mais très solides. Les Blancs diraient que ce sont des miroirs. Mais ce ne sont pas des miroirs pour se regarder, ce sont des miroirs qui brillent. Omama les a aussi déposés au premier temps au-dessus de la terre afin que les esprits puissent y faire leurs danses de présentation. (…) Depuis le premier temps, toute l’étendue de la forêt est couverte de ces miroirs et les esprits ne cessent de s’y affairer ou d’y jouer, d’y danser ou de guerroyer. C’est sur ces miroirs qu’ils sont venus à l’existence et c’est d’eux qu’ils descendent vers nous. C’est encore sur eux qu’ils déposent notre image lorsqu’ils nous font devenir chaman. »

(…)

« Les miroirs des xapiri sont très nombreux sur leurs chemins dans la forêt car ils appartiennent aux esprits des feuilles, des lianes, des arbres et de tous les ancêtres animaux ! Ils ne cessent d’y faire halte, comme le font les invités, afin de se reposer, de se restaurer et, surtout, de se parer. Ils s’enduisent alors de teinture de rocou, fixent des bouquets de plumes paixi et des caudales d’ara dans leurs brassards de crêtes de hocco, se couvrent les cheveux de plumules blanches, confectionnent des sifflets de roseau purunama usi et effrangent les jeunes feuilles de palmier hoko si qu’ils brandiront durant leur présentation. Une fois prêts, ils se rangent en de longues files et, poussant des clameurs joyeuses, commencent à se diriger vers nous. »

Pour les êtres de la forêt, comme pour les chamans qui le voient, et tous les humains qui le savent, il existe des liens entre les animaux que l’on chasse et les xapiri qui circulent sur les miroirs. La contiguïté est spatiale, ils sont les uns auprès des autres. Ils sont aussi reliés par des histoires puisque sous la peau d’un léopard vit un ancêtre être humain devenu esprit.

« Partout où vivent les êtres humains, la forêt est ainsi peuplée d’esprits animaux. Ce sont les images de tous les êtres qui marchent sur le sol, grimpent aux branches ou possèdent des ailes, les images de tous les tapirs, les chevreuils, les jaguars, les ocelots, les singes-araignées et les singes hurleurs, les coatis, les toucans, les aras, les pénélopes et les agamis ! Les animaux que nous chassons ne se déplacent dans la forêt que là où se trouvent les miroirs et les chemins de leurs ancêtres yarori devenus esprits. »

Un chasseur yanomami guette ces supports de présence. Il n’accède pas aux chants des xapiri quand ils soufflent dans des tubes de roseau, chantent d’une voix puissante, passent sans relâche d’un chant à l’autre tout en dansant « avec empressement comme de jeunes invités qui entrent dans la maison de leurs hôtes. » Cela, seuls les chamans peuvent le vivre. Mais chacun en connaît l’histoire. Et le chasseur sait d’où viennent ces chants.

« Les chants des esprits se succèdent l’un après l’autre, sans trêve. Ils vont les recueillir auprès des arbres à chants que nous appelons amoa hi. Omama a créé ces arbres aux langues savantes au premier temps afin que les xapiri puissent y acquérir leurs paroles. Ils y font halte pour collecter le cœur de leurs mélodies avant de faire leur danse de présentation auprès des chamans. Les esprits des merles yõrixiama et ceux des esprits cassique ayokora – mais aussi ceux des oiseaux sitipari si et taritari axi – sont les premiers à accumuler ces chants dans de grands paniers sakosi. Ils les recueillent un à un avec des objets invisibles semblables aux magnétophones des Blancs. Pourtant, ils sont si nombreux qu’ils ne parviennent jamais à les épuiser ! »

Le chant du merle, du toucan, du perroquet sont les supports de présence situés sur un drôle de seuil, puisqu’un chant est à la fois celui d’un oiseau et la parole d’une quasi-personne invisible. Je crois qu’on pourrait dire aussi que sous le plumage qui donne la forme perroquet, ça parle comme un être humain. Mais j’aime conserver cette notion de seuil puisque de l’un à l’autre, le passage ne s’accomplit pas de façon évidente, n’est pas accessible à chacun, se réalise par des rituels d’initiés. C’est l’histoire, la narration, qui ouvre une possibilité de rencontrer en reliant à … j’hésite à utiliser le mot d’imaginaire, tant le passage proposé me paraît aussi être bien réel… disons à quelque chose qui n’est pas donné d’emblée, disons « virtuel ».

« Omama a planté ces arbres à chants aux limites de la forêt, là où la terre prend fin et où sont fixés les pieds du ciel soutenu par les esprits tatou géant et les esprits tortue. C’est à partir de là qu’ils distribuent sans répit leurs mélodies à tous les xapiri qui accourent vers eux. Ce sont de très grands arbres, ornés de plumules brillantes d’une blancheur aveuglante. Leurs troncs sont couverts de lèvres qui ne cessent de se mouvoir, les unes au-dessus des autres. Ces bouches sans nombre laissent échapper des chants magnifiques qui se succèdent sans fin, aussi innombrables que les étoiles dans la poitrine du ciel. Leurs paroles ne se répètent jamais. À peine l’un d’entre eux se termine-t-il que, déjà, un autre reprend. Ils ne cessent ainsi de proliférer. C’est pourquoi les xapiri, aussi nombreux soient-ils, peuvent acquérir auprès d’eux tous les chants qu’ils désirent sans jamais en venir à bout. (…). Le son de leurs paroles pénètre en eux et se fixe dans leur pensée. Ils les capturent comme les magnétophones des Blancs (…) »

 

Le 1 février 2021.

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Références

[1] MAHLER, Gustav. Les chants de la terre. Il s’agit d’une suite de six lieder accompagnés par un orchestre symphonique : La chanson à boire de la douleur de la Terre, Le solitaire en automne, De la jeunesse, De la Beauté, L’ivrogne au printemps, L’adieu.

[2] Le Grand Robert

[3] Le Grand Robert

[4] Phonique, adjectif, est tiré du grec phônê pour qualifier ce qui se rapporte au son et à la voix humaine (Le Robert, dictionnaire historique de la langue française).

[5] Sur l’écoute et la recherche d’une relation qui laisse la place à celui qui parle, il y a un très beau livre de Maurice Bellet sur lequel j’aimerais problablement revenir. Je le mets en bibliographie, en attente. BELLET, Maurice. L’écoute. Desclée de Brouwer, 1989.

[6] TAYLOR, Marjorie. Imaginary companions and the children who create them. Oxford Universisty Presse, 1999, édition électronique.

[7] CROWTER, Kitty. Moi et Rien. Paris, L’école des loisirs, 2000.

[8] TIMPERLEY, Rosemary. Harry. In : DAHL, Roald. Histoires de fantômes. Hachette, Le livre de poche, 2002, p. 61-89. Une version radiophonique de cette nouvelle a été enregistrée en 1966 et est disponible en ligne.

[9] WATTERSON, Bill. Calvin et Hobbes. Il y a des trésors partout ! Édition Hors Collection, 2000, p. 17.

[10] KRASZNAHORKAI, Laszlo. Herman le garde-chasse. In : Sous le coup de grâce. Vagabonde, 2015, p. 21-41.

[11] KOPENAWA, Davi, ALBERT, Bruce. La chute du ciel. Paroles d’un chaman. Plon, Collection Terre Humaine, 2010. Version électronique.