Les Droles – épisode 3 : J’y suis, j’y reste !

Auteur : Christian Legrève, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Dans une grande maison à l’abandon, au bout d’un quartier oublié, vit une communauté de gens un peu étranges. Rien ne les lie, si ce n’est cette étrangeté. On les appelle parfois les droles[0].

Temps de lecture : 10 minutes

Elle est restée debout dans la grande cuisine. Droite comme la justice (sociale). Elle tient son sac à main contre elle. La justice sociale a appris à se méfier des pauvres. Elle a aussi, en bandoulière, un grand sac fourre-tout gonflé d’austères dossiers. Des vies racontées. Des anamnèses, des autorisations, des refus-votre-demande-n’étant-pas-règlementairement-introduite, des convocations, des reports sans échéance, des dérogations exceptionnelles, des décisions-maintenues-dans-l’intérêt-de-l’enfant. Tout un arsenal de gestion de la détresse humaine.

Par contraste, son visage est rempli de compassion. Son attitude est celle de la dignité humaine en action. Certes, elle ne peut s’empêcher de poser un regard professionnel sur l’endroit où elle se trouve, et de faire, mentalement, le relevé de tous les manquements flagrants à l’hygiène des installations collectives. Mais, en vérité, trêve d’ironie, son empathie est réelle. La misère la touche et la mobilise. Pauvre Mr Paterka ! Où avait-il atterri ? Dans quelle secte obscure ? Aux mains de quels marchands d’oubli ?

Elle ne connaissait pas cet endroit. Et, même si elle en avait souvent entendu parler, c’était la première fois qu’elle avait l’occasion de pénétrer dans une maison pirate[1] . C’est comme ça qu’on parlait de la maison du bord du monde au bureau. Les enfants de Mr Paterka étaient venus à plusieurs reprises. Une dame dans la quarantaine, et un type plus jeune, massif, un peu renfermé. Elle a fini par accepter de les rencontrer. Ils ont insisté très fort pour qu’elle intervienne auprès de leur père. « Il ne nous écoute pas ! Il n’a plus toute sa tête, et il vit dans un endroit vraiment bizarre. Ce n’est pas acceptable d’être laissé comme ça sans soins. Nous sommes très inquiets pour lui, et nous ferons tout pour qu’il puisse accéder à une maison de repos normale ».

— Bonjour. Virginie Baufays, du Centre Public d’action sociale. Vous êtes ?
— Louis Résimont.
— C’est vous le propriétaire ?
— Non, non ! Je loue ici.
— Et quels sont vos rapports avec Mr Paterka ?
— …
— Andresj Paterka. Est-ce que je peux le voir, s’il vous plaît ?
— Ah ! Mr Pavel ! Il est sorti. Il est souvent dehors, vous savez.

Virginie est un peu surprise par l’aspect de ce bonhomme. Louis n’a vraiment pas l’air d’un gestionnaire de centre d’hébergement. Ça augmente encore sa suspicion. Qui est-ce, et qu’est-ce c’est que cet endroit ?

— Vous êtes le directeur ?
— Le directeur de quoi ? Je suis brocanteur. J’ai ma carte de commerçant ambulant.
— Mais qui gère le centre ?
— Mais de quoi parlez-vous, madame ?
— Monsieur Résimont, ne le prenez pas trop à la légère. D’après nos renseignements …

Monsieur Pavel était passé furtivement devant la porte de la cuisine, comme il le faisait souvent. En apercevant l’assistante sociale, il avait encore pressé le pas. Il n’aime pas les surprises, ni les personnes qu’il ne connaît pas. Virginie avait bondi. Elle avait reconnu le vieux bonhomme, même s’il avait vieilli et semblait plus maigre que sur la photo du dossier.

— Monsieur Paterka !

Monsieur Pavel s’était arrêté net au milieu de l’escalier vers les étages. Personne ne l’appelait comme ça. Personne ne l’appelait jamais, d’ailleurs.

Il s’était légèrement tourné pour examiner la femme qui l’interpellait. Une main toujours sur la rampe d’escalier, un pied engagé sur la marche supérieure. Prêt à partir. Ses yeux bleus délavés étaient très enfoncés dans les orbites, marquées par les cernes. Il portait un imperméable usé, et un vieux pull sans forme. Il semblait encore plus grand à cause des quelques marches qui les séparaient. Il la dévisageait, silencieux, vaguement hostile.

— Je suis venue pour vous voir…
— Vous connais pas.
— Mais moi, j’ai beaucoup entendu parler de vous, et je veux vous aider.

Elle lui adressait son beau sourire engageant et le regardait droit dans les yeux. Elle avait un arsenal d’attitudes pour toutes les occasions. Elle s’était mise en mode ‘je ne cache rien. Vous pouvez me faire confiance.’

— Pas besoin d’aide.

Il repartait dans l’escalier. Louis était à la porte de la cuisine et observait la scène. Virginie s’était précipitée pour rejoindre Mr Pavel. Elle avait mis la main sur son bras. Mais lui se reculait, tentait d’échapper.

— Vos enfants s’inquiètent pour vous, monsieur Paterka. Ils voudraient de vos nouvelles.
— Ah ! mes enfants…
A cette évocation, il s’était hérissé un peu plus encore. Mr Pavel se dégagea et s’échappa vivement dans l’escalier en maugréant.
— Morts pendant la guerre. Triste souvenir. Dur, la guerre. Maintenant, ils sont morts. Braves petits.

Sa voix se perdait pendant qu’il montait. Virginie restait interdite. L’affaire était mal engagée. Face à la confusion du vieil homme et à son délire, elle ne savait pas trop quoi faire. Il ne manifestait pas d’agressivité. Mais il était très loin. Elle sentait qu’il ne fallait pas le brusquer. On entendit Mr Pavel entrer chez lui, au grenier, et comme à son habitude, barricader sa porte avec ses quelques meubles.
Virginie sentait que la situation lui échappait. Elle voulait établir le contact. Elle se glissa jusqu’à sa porte et parla doucement.

— Moi aussi, je m’inquiète pour vous.
— …
— Je trouve que vous n’avez pas l’air d’aller bien.
— Cause de la guerre, madame.
— …
— Cause des espions. Partout. Laissez-moi. Me faites peur.
— Vous êtes bien, ici, Monsieur Paterka ? Vous êtes en bonne santé ?
— …
— Je voudrais vous montrer une autre maison, plus confortable
— Vous m’emportez !
— Je suis sûre que, si vous la voyiez, elle vous plairait.
— Laissez-moi ! Faites pas de mal.
— …
— Qui c’est, vous, pour dire ce que je dois faire ? Ici, c’est la sécurité. Personne s’intéresse à moi. J’ai confiance ceux qui vivent ici. Attendent rien. Fiche la paix. Pas cher, on s’arrange. Donne des coups de main. Et monsieur Louis laisse vivre. On dit ce qu’on veut. Pas compliqué. C’est la sécurité.

Louis, justement, s’était posté au pied de l’escalier du grenier.

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à la fin ?
— Je suis là sur mandat. Monsieur Paterka doit pouvoir bénéficier de soins adaptés. Il ne peut pas vivre ici.
— Vous allez lui flanquer la frousse. Il va s’échapper et encore disparaître. Vous ne le connaissez pas.
— Ses enfants ont attiré notre attention sur la situation.
— La situation ? Ils ne la connaissent pas plus que vous. Vous avez sûrement plein de choses plus importantes à faire que d’embêter ce vieil homme.
— Ce qui se passe ici n’est pas normal, monsieur Résimont. L’état de monsieur Paterka exige qu’il vive dans une institution où il sera pris en charge. Vous prenez des risques en le cachant comme vous le faites.
— Mais il est libre, ici, madame. Il se cache bien tout seul. Il n’a pas besoin de moi pour ça, ni de vous. Et quand ça ne va pas, il le sent très bien lui-même. Il va chercher l’aide qu’il lui faut. Croyez-moi, il sait ce qui est bon pour lui, et il sait le trouver. Ne vous fiez pas à ce que vous voyez. Il a l’air perdu, comme ça, avec ces histoires qu’il raconte, mais il prend soin de lui. Tout seul.

Virginie est un peu désarçonnée par cette grande brute. Elle ne s’attendait pas à ce discours. Elle ne sait plus très bien à quoi elle s’attendait, d’ailleurs. Elle se sent démunie, dans cet escalier sombre et poussiéreux. Elle se sent… déplacée. Elle prend conscience du ridicule de cette conversation au travers d’une porte fermée, pour convaincre un pauvre bougre de changer de vie, comme si elle était vraiment sûre de ce qu’elle a à lui proposer.

— Monsieur Paterka, je vais vous laisser pour aujourd’hui. Je reviendrai pour discuter de tout ça…
Silence.
— Je suis sûre que vos enfants pourraient comprendre. Ils vous aiment, vous savez…

Silence. C’est Louis qui enchaîne :

— Vous savez, il est très méfiant. Alors, parfois, il s’échappe par l’escalier de secours, qui démarre à l’autre bout du grenier. Il doit déjà être loin. Ou alors, il va vous observer, et rester caché jusqu’au moment où vous démarrerez. Moi, j’ai renoncé à le trouver dans ces cas-là. Il est trop fort pour ça.

Virginie Baufays remonte dans sa petite auto rouge et reste un moment avant de démarrer. Il est 15h30, et elle n’a pas du tout le courage de retourner au bureau, où l’attendent pourtant des dossiers importants. Elle a filé ses bas. Elle va aller à la galerie commerciale pour en trouver de nouveaux. C’est bien, les galeries commerciales. Pour se perdre.

Références

[0] A Liège, quand on parle de quelqu’un dont le comportement, l’allure ou le discours s’écarte de la norme, on dit volontiers que c’est un « drole ».

[1] Sur les maisons pirates, lire : Sandrine Warsztacki ; Maisons «pirates»: interdire ou encadrer? ; Alter Échos n° 458 ; 25 janvier 2018