« Retour à la terre », tome 1

 

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Auteure :  Tatiana Klejniak, artiste, licenciée en philosophie

 

Résumé : J’emprunte ce titre à une bd de Manu Larcenet (oui encore lui. Il y relate son choix de partir vivre à la campagne, notamment). Nous suivrons de notre côté le récit de A, qui, elle aussi, a décidé de partir vivre à la campagne. Mais pas seulement. Nous verrons, comment, de par ses choix, elle peut dire aujourd’hui « je me sens plus moi ». A a choisi, elle a dû, comme nous tous, face à un champ de possibles, choisir, et donc renoncer, perdre, mais aussi innover, créer d’autres modes de vie.

 

Temps de lecture : 10 minutes

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La première fois que j’ai A au téléphone, elle utilise le mot malade, il me frappe et m’interroge. Je lui en fais part, quand nous nous voyons, face à son jardin, au soleil. Son chien est là, le chat passe, la nature, tout autour.  Il fait calme. A me répond : « c’est plus facile de se dire malade que cinglée. Je ne me définis pas comme malade, j’ai quand même autre chose. Tant que je n’ai pas du tout voulu entendre que j’étais bipolaire, je me retrouvais à l’hôpital et je délirais, donc maintenant c’est clair, je suis bipolaire, mais je suis aussi plein d’autres choses. Ce qui me permet peut-être d’accepter la médication, mais qui m’a permis surtout de ne plus jamais me retrouver à l’hosto.  »

Je continue, seule, dans ma tête, saine ou malade ?, de questionner le mot. Qu’est-ce que la maladie ? Que serait-ce alors être sain ? Existe-t-il entre les deux états une frontière, étanche, qui marquerait la limite, visible, traçable. La maladie mentale ? Celle du corps ? Faut-il les différencier ? Et si l’on parle de maladie, peut-on, doit-on, en miroir, déformé, parler d’état normal ? Ce serait quoi alors être normal ? Selon quelles normes ?  D’autres se sont interrogés, évidemment, avant moi, et certains feraient bien de le faire, aujourd’hui, encore, quand les normes, parfois, souvent, se font lois, quand il s’agit de classer, catégoriser, normaliser. Oury prend l’exemple de la dépression, pour montrer non seulement que la maladie peut ouvrir à d’autres modes d’existence, mais aussi à quel point il s’agit d’aller au-delà du cloisonnement. « A condition qu’elle soit bien conduite, la dépression est une occasion extraordinaire de remettre en question ses habitudes, de remettre en cause son mode d’être au monde. Or ce travail, on peut dire de base, ne peut se réaliser que si l’on ne distribue pas la psychopathologie d’un côté et les gens sains de l’autre, les soignants – les soignés, cette distribution industrielle, les enseignants-les enseignés, etc. »[1].

Distribution industrielle. La formule marque. Me frappe, en effet, souvent, cette volonté de classer les gens, des les étiqueter, et du même mouvement de les diviser et de les opposer. Avec toujours, derrière, pas très loin, l’idée d’une hiérarchie. Les sain(t)s -les malades, ceux qui savent – ceux qui ne savent pas, les normaux – les fous… Comme si certains détenaient la vérité, savaient, comme s’il y a avait une vérité,  une façon de faire, une seule, ça se saurait, non ? Et franchement qui décide, selon quels critères, quelles normes, de ce qui est bien-mal, vrai-faux, sain-normal ? Qui ? Comment ? Je m’emporte, un peu. Mais c’est vrai, non, pourquoi toujours diviser, hiérarchiser et exclure? Bon, alors, il ne s’agit pas, non plus, de tout mélanger, de dire que tout s’équivaut, que tout est pareil. Non. Parce que tout n’est pas pareil. Je ne suis pas toi, tu n’es pas moi. Nous sommes semblables, oui, mais différents. Alors, et ce n’est pas simple, mais si plutôt que de cloisonner, hiérarchiser, exclure, il s’agissait d’affirmer les différences, le singulier, non ?

 

Comme un animal

 

Bon, j’ai été  un peu longue. Alors, maintenant, s’agissant de singularité, revenons à A, à la nature, au chien, au chat, … ses choix, ses petits trucs, à elle.

A a trente-deux ans quand la maladie se déclare, à la mort de sa grand-mère, qu’elle adorait. Si elle a été solide lors de son décès, car tout le monde était effondré, c’est par la suite que les délires ont commencé. « Elle n’était plus là pour me protéger. Le boulot ça n’allait déjà pas. Il y a les choses de la vie aussi qui font ». Elle se retrouve à l’hôpital, complètement délirante, mais ce premier séjour sera pour elle comme une « colonie de vacances ». Un second séjour suivra, suite à une tentative de suicide qui la plongera cinq jours en réanimation, inconsciente. Si ses proches lui conseillaient l’hospitalisation, c’est seule qu’elle fera ce choix. « Je me suis rendue compte que j’allais fort mal.  J’ai accepté le traitement, dans le but de ne plus jamais y retourner. C’est quand même horrible de te retrouver à l’isolement, d’être attachée, piquée comme un animal. Je n’ai pas de souvenir, mais on me raconte que je menaçais les gens, je délirais à tous les niveaux. Les autres patients avaient peur de moi quand je ressortais de l’isolement. »

Cette phrase de A, concernant son hospitalisation, nécessite qu’on s’y arrête. « C’est quand même horrible de te retrouver à l’isolement, d’être attachée, piquée comme un animal ». De fait, ce n’est pas rien. Cette violence, car être isolée, attachée, piquée comme un animal, relève oui d’une certaine violence, n’est pas sans rappeler le récit de M dans mon article précédent. Lors de son hospitalisation, M avait reçu des antidépresseurs par intraveineuse, et on lui avait administré six électrochocs, coup sur coup. Alors, il ne s’agit pas ici de crier au scandale, car chacun son travail, et moi je ne travaille pas dans un hôpital psychiatrique. Mais on peut s’interroger sur la notion d’hospitalité, propre notamment, ici,  à l’hôpital, à tout hôpital. Comme l’écrit Oury (oui encore lui), « l’hôpital devrait être ²hospitalier² : l’hospitalité psychiatrique consistant à accueillir Autrui – même le plus insolite- d’une façon non traumatisante, en établissant constamment avec lui des rapports d’authenticité »[2].

 

C’est moi mais pas moi

 

A n’est jamais retournée à l’hôpital. Elle a pu créer son petit circuit, singulier, par divers moyens, divers biais. Les médicaments, notamment. « Ils me stabilisent. Je passais d’une phase maniaque à me sentir comme une plante. J’avais des comportements fous, mais au moment même je ne me sentais pas folle. Les médicaments me rassurent, malgré les inconvénients, sommeil, trous de mémoire. Il y a des petits désavantages mais être rassurée est beaucoup plus important. Je me suis rendu compte avant la deuxième hospitalisation qu’une fois que j’allais trop loin, je ne gérais plus rien, je n’avais plus de prise sur moi-même. Il vaut peut-être mieux des petites pilules, même si je préférerais m’en passer. A un moment tu dois arrêter le lithium car ça t’empoisonne, mais j’ai tellement peur que je ne suis pas certaine de vouloir arrêter. Car quand tu délires tu es le roi du monde, tu as plein d’avantages. Une fois que ça démarrait je ne voulais pas être soignée. La phase maniaque se construit lentement, tu commences à moins dormir, tu as une énergie dingue, tu rentres en contact avec plein de gens, c’est très gai longtemps. Tu es capable de tout faire. Quand on te dit de freiner, tu trouves toujours des excuses pour continuer à monter. Mais après tu te dis, non ce n’était pas moi. C’est moi mais pas moi dans un état où je me sens bien, ce sont des fuites en avant. Donc faire sans les médicaments c’est faire pendant des mois, ne pas savoir, avoir peur que l’énergie soit de trop ou pas, se questionner, alors tu freines, en te disant que ça ne doit pas être normal. Arrêter le traitement c’est le risque de se demander sans cesse si c’est lié à la maladie ou pas. Je me sens plus moi maintenant, avec les médicaments et surtout mon choix de vie ».

Me vient une question, encore. Qu’est-ce qu’être soi, moi ? Le sommes nous ? Et si oui, quand, comment? Quand je dors, quand je peins, quand je suis contente, pas contente, angoissée, folle, chez l’analyste, quand j’aime, désire, … Je est un autre, comme disait l’autre. Et parfois, cet autre, cet étranger, moi, toi, étonne, dérange, délire, déborde. Alors, et ce dès le milieu du XVIIe siècle, il s’agira de faire taire, de punir tout débordement, et d’exclure, oui, encore. Qui ? « Tous ceux qui, par rapport à l’ordre de la raison, de la morale et de la société, donnent des signes de « dérangement » »[3].

 

Prochaine étape : le retour à la terre

 

Bon, je crains d’avoir été un peu lourde. Maladie, distribution industrielle, exclusion, l’hôpital fort peu accueillant, l’autre, l’étranger, qu’on fait taire, et paf encore de l’exclusion… Et ce fameux retour à la terre, promis dans le titre, pas un mot, rien, nada. Or, je vous l’assure, retour à la terre, et petits trucs de A il y aura. Mais ce récit de A, plus je le lis, plus je le trouve riche. Et je n’ai pu m’empêcher de m’arrêter, plus que prévu, question de creuser non pas la terre, mais certains concepts. Alors, ce que je vous propose, c’est d’articuler ce récit sur deux articles. Nous prenons le temps. Mais je compte sur vous pour lire le suivant, car vous ne devez pas rater la fin du récit de A, vraiment pas. Moi il me touche à chaque fois, or je l’ai entendu, l’ai lu, à maintes reprises. Vous le lirez, hein ?

 

[1] Jean OURY et Patrick FAUGERAS, Préalable à toute clinique des psychoses, Toulouse, Editions érès, 2016, p.84.

[2] Jean OURY, Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Paris, Payot, 1977, p.35.

[3] Michel FOUCAULT, Maladie mentale et psychologie, Quadrige/PUF, Paris, 1997, p.80.