L’amour et la violence

 

Amour et violence

Auteure : Tatiana Klejniak, artiste, licenciée en philosophie

 

Résumé : Dans le récit de G : diverses rencontres, deux thèmes, et une hypothèse, la mienne, quitte à ce qu’elle ne tienne pas. Pas grave. Rien ne tient. Rien ne s’efface, jamais. Se rature, se biffe, se rebiffe, se raye, oui, mais effacer, non. Tout reste. Les coups, gifles, insultes, mots, d’amour, ou de violence. Gravés, dans le corps. Mais (oui, il y a un mais, je ne suis pas complètement déprimée, pas de panique), faire avec, se décaler, d’un petit mouvement, oui, on peut, ce qui nous rend uniques.

 

Temps de lecture : 15 minutes

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Dis-moi ce que tu penses… de ma vie, de mon adolescence. J’aime aussi… l’amour et la violence. Bon, sans la musique, c’est moins bien. Mais quel titre, intriguant, que j’emprunte à Sébastien Tellier, pour cet article, le dernier. Fin de contrat, mission accomplie. J’ai adoré. Rencontrer M, A, H, J et G. Merci à vous, de m’avoir parlé, raconté, des bouts de vos vies. Sans vous, pas d’article. Aimé aussi, lire, chercher, écrire, réfléchir, (me, vous, je l’espère) questionner[1].

On va finir en beauté, grâce au récit de G, et à deux thèmes qui s’en dégagent. L’amour et la violence. De pair les deux ? Main dans la main ? Nous verrons. Verrons aussi si un des deux n’est pas à même de subsumer, ou de soubasser toutes les catégories du site[2], voire la notion même de catégorie. C’est mon hypothèse en tout cas, je l’avance, vaillamment.

Mais avant la fin, le début. G, que j’ai rencontrée chez Revers[3], et puis en tête à tête, dans un café.

Partons de là, du début de la vie de G. Mais (une objection, déjà ?), ça débute quand une vie ? Quand nos parents projettent de faire un rejeton ? Quand ils font l’amour ? Qu’ils parlent de nous, dans le ventre de notre mère ? Qu’ils décident du prénom, le nôtre? Le jour de notre naissance ? Bien avant ? Après ? Jamais ? Quand ?

Bon, du calme. Des petites choses, des petits pas. Faut se calmer, comme disait l’autre (Angot), essayer d’être ce qu’on est c’est-à-dire pas grand-chose. Avec chacun son petit bagage, son histoire, plus grande que nous, qui nous dépasse. Mais faire avec, tenter, ça oui, on peut, essayer. Peut-être ça, le début d’une vie. Allez, on y va. Le récit de G, en deux parties, deux moments. La violence, pour débuter, et ensuite… devinez.

 

Au commencement était…

 

La violence, et l’enfance (ça rime). Celle de G, selon ses mots, « n’a pas été facile. J’avais une maman alcoolique, un papa très violent, ce n’était pas sur moi, ça a été après, mais il a frappé sur ma mère pendant plus de vingt ans, j’étais toujours dans les conflits, j’ai vu ma maman se faire tabasser, plus son alcoolisme. Et un jour qu’elle avait bu et pris des médicaments, elle m’a pointé une carabine devant les yeux, mon père était en mission, et elle m’a dit je sais que ton père ne m’aime pas, et je ne veux pas que tu vives avec lui sur cette terre, tu vas souffrir, et en fait elle voulait se suicider et me prendre avec. On me dit que ça a été un choc dans ma vie et que ça a pu jouer après sur ce que moi j’ai eu ».

Un choc, lui dit-on. Qui ce on ? Une psychologue que rencontrera G, lors de son hospitalisation, bien plus tard, à la suite d’un autre choc (un autre ou le même ?  Combien de chocs dans une vie ? Chaque fois différents, autres, ou pas tellement, finalement ? Un même événement, traumatique, qui reviendrait, de loin ? Se répéterait, encore et encore, jusque quand ? Hein, jusque quand ?).

Quelques années plus tard, G, à son tour mère d’une petite fille, rencontrera un homme, père de son côté de trois enfants, assez difficiles, comme le précise G. « Il était toxicomane, m’insultait, me frappait. Il m’a complètement rabaissée, je n’avais plus du tout confiance en moi. Il m’a fallu presque trois ans pour remonter la pente, parce que j’étais persuadée que je n’arriverai jamais à rien faire dans ma vie, il m’a cassée quoi ».

Violence physique et verbale, qui se marquent, à même le corps. Le corps de G, cassé, plié, sous le poids des coups, des insultes, et des mots, jetés, en pleine face. Petite pause, dans le récit. Je ne sais pas vous, mais moi me frappe (c’est le cas de le dire), depuis toute petite (un traumatisme ?), la violence, potentielle, des mots, prononcés parfois à la va-vite, l’air de rien, avec désinvolture. La catastrophe qu’ils peuvent produire, la déflagration, paf, dans tout le corps. Comme une gifle, verbale, qui vous fait perdre toute consistance.

G donc était cassée. Oui, c’était trop. La violence, les insultes, les enfants. « Je devais m’occuper de tout. La mère ne s’en occupait pas bien. Et à un moment donné j’ai eu une grosse fatigue, plus des traumatismes que j’ai vécus dans mon enfance qui revenaient. Et bêtement, un jour, mon ex compagnon, coupait dans un bout de viande, et j’ai eu une sale vision du couteau. J’ai commencé à faire des cauchemars que j’étais en train de tuer tout le monde dans la maison. Les cauchemars, c’était tous les jours, et puis c’est devenu obsessionnel. Je n’arrivais plus à m’en sortir. Je suis restée enfermée deux mois dans ma chambre, angoisse sur angoisse, le cœur qui bat à cent à l’heure, et à un moment j’ai senti que c’était trop, que si je ne me faisais pas hospitaliser… j’avais peur de moi ».

Comment savoir, en effet, si ce qui se passe dans notre tête, pourrait, ou pas, s’accomplir dans la réalité ? Mais peut-être, justement, qu’imager certaines choses, permet à ces mêmes choses de ne pas passer dans le réel.

Angoissée, apeurée, G fera quelques allers retours à l’hôpital, participera à toutes les activités, verra une psychologue et une psychiatre, pour les traitements, et puis, surtout…

 

Que je t’aime (salut Johnny)

 

Une rencontre, qui ouvrira à l’événement, à autre chose, autrement. Un petit pas, de côté.

« J’ai eu un déclic quand j’ai connu mon mari. Je l’ai connu là-bas, à l’hôpital, il venait voir un ami. Ça a été un coup de foudre. On a discuté. C’est quelqu’un qui est très à l’écoute. Je lui ai expliqué mes problèmes, pourquoi j’étais là, et ça a tout de suite collé. Maintenant ça fait deux ans que je suis mariée. Il m’a vraiment sortie de là. Je ne sais pas expliquer comment il a fait, mais du jour au lendemain toutes mes idées négatives étaient sorties, je ne pensais plus à rien ».

Parfois, oui, quelqu’un vous donne l’impression d’être vivant(e), un peu plus, un peu moins étranger(ère), au monde, et peut-être un peu plus étranger(ère), autre, à vous-même. Moins absent(e), grâce à toi (une définition de l’amour ?).

Sacrée rencontre de fait, au sein d’un hôpital, qui a changé la vie de G. « Or, comme l’écrit l’ami Oury, dans le phénomène de la rencontre, en fait on rencontre quoi ? A l’arrière-plan, il y a l’ordre du désir qui permet la distinctivité, la différence entre l’un et l’autre, une différence à un niveau non perceptible, et qui organise tout »[4]. Parce que c’est toi, parce que c’est moi, uniques et irremplaçables, chacun(e)s. Et voilà une petite définition de l’amour, une autre, assez simple, d’accord, mais qui me plaît. Et en prime, et là, attention, j’avance mon hypothèse (liée, je le répète, aux fameuses catégories de notre site, ne les oublions pas, on doit faire avec), qu’inclut cette jolie petite définition ?

1. Je te rencontre, te reconnais, toi, comme singulier(ère), unique, comme celui, celle, que j’aime, dans sa différence, sa folie, son style. A tort ou à raison, une autre affaire. Et en t’aimant, hop, je te dote d’une identité, et inversement. Tu es celle, celui que j’aime. Je suis celle, celui qui t’aime, je suis celle, celui que tu aimes, …

2. Te rencontrer, t’aimer, revient à t’accueillir, à t’offrir l’hospitalité, ne serait-ce, et ce n’est pas rien, que celle de mon cœur. Tu n’en veux pas ? Zut…

Hôtes l’un(e) de l’autre. Je t’accueille, toi, l’inconnu(e), avant même, parfois, de te parler, de te demander ton nom, qui tu es, d’où tu viens. Comme un coup de foudre. G l’a vécu. Rencontrer l’autre, implique ainsi, toujours, de se rencontrer, se reconnaître, soi, comme autre.

D’autres rencontres, aussi, pour G, et le sentiment d’être accueillie, et à son tour d’accueillir, chez Revers. Et écoutée, suivie, soutenue, dans son désir, à elle. La présence des autres membres lui confirme, aussi, son désir de travailler dans le social. « Parfois, dit-elle, j’oublie que je suis un membre, comme si je travaillais là aussi. J’ai un diplôme d’éducatrice, et ce qu’ils font, c’est ce que j’ai appris, que j’ai eu l’occasion de faire. Parfois c’est difficile de faire la différence, que tu es un membre mais pas éducateur. C’est le social qui m’intéresse, ça c’est sûr. Je sais ce que je veux ».

3. Enfin, pour le dire vite, là aussi, beaucoup beaucoup trop, mais je sème des petites pierres, ou graines. Des graines, tiens, oui, c’est bien ça. Non pas des graines uniformisées, traitées, standardisées, qui ne donnent qu’une seule récolte (une seule réponse, une seule règle, norme, et je sens que je m’énerve), remplaçables, jetables, rachetables, et provoquant ainsi la disparition d’autres variétés. Le but ? Ben oui, le fric. Non, calmons-nous. Revenons-en à des graines multiples, différentes, et surtout irremplaçables. Et je lâche ma métaphore, pour souligner ce terme, irremplaçable, au cœur de toute rencontre, au cœur de l’amour, quitte à paraître fleur bleue, ou rose. Mais mettre en lumière le caractère unique, singulier, de chacun(e), ce qui est au cœur de l’amour, ne reviendrait-il pas à parier, d’un seul et même mouvement, et sur la singularité, et sur le commun[5], et sur l’égalité, et sur la liberté ? Bref, rencontrer l’autre (toi, moi), en tant qu’autre, en tant qu’autre fini, et irremplaçable, serait, me semble-t-il, la base, le sol, le fondement (de la justice sociale). Au-delà du calcul, par un mouvement de don qui renonce à soi, donc un mouvement d’amour infini (comme disait l’autre).

Jacques, Derrida, avec qui je conclus, encore une fois, par une phrase que j’aime, infiniment :

« Il faut un amour infini pour renoncer à soi et pour devenir fini, s’incarner pour aimer ainsi l’autre, et l’autre comme autre fini. Ce don d’amour infini vient de quelqu’un et s’adresse à quelqu’un. La responsabilité exige la singularité irremplaçable »[6].

Sur ces belles paroles, je vous laisse…

 

 

[1] Tant que j’y suis, merci à toi Vi, pour tes précieux conseils, et à toi l’ID, d’être là, toujours. A toi aussi, Olivier, merci. D’avoir été à l’origine de ce travail, passionnant. Et surtout de m’avoir autorisée, poussée, en douceur, à faire autrement, plus librement et personnellement. Un seul regret, cependant. Petit, mais dire est précieux, parfois. M’aurait plu que ces articles soient rendus visibles, lisibles, au cours de cette période. Signe de reconnaissance. Car, oui, écrire, c’est s’adresser à… C’est donner, à l’autre (ce qu’on n’a pas, peut-être, comme dirait l’autre pour définir l’amour, à quelqu’un qui n’en veut pas. Ce qui signifierait, si vous me suivez, quelqu’un, qui me suit ? Quelque part ? Ce qui signifierait donc qu’écrire=aimer. Me plaît cette idée. Je ferme mes parenthèses). Merci aussi, et je termine là-dessus, promis, à tous les auteurs, philosophes, psychanalystes, chanteur(se)s que j’ai cité. Sans eux, sans les livres, sans l’audace, la passion, l’amour, la folie, des penseurs, des artistes, et bien, et bien quoi ? La vie, en général, la mienne, en particulier, serait bien terne. Comme une jambe, en moins, ou un bras, voire le cœur, ou la tête, ou… c’est bon, je pense qu’on a compris.

[2] Si vous ne les connaissez pas encore, ces catégories, les voici : Reconnaissance/émancipation, Hospitalité, Justice sociale.

[3] Pour ceux qui n’ont pas lu mon article précédent, « Une fraternité discrète, comme disait l’autre (Lacan) », et bien allez-y, et en attendant, je me répète : Située dans le quartier nord, Revers est une belle et grande maison, très accueillante, qui participe, par de multiples actions collectives, divers ateliers et collaborations, à l’insertion de personnes fragilisées.

[4] Jean OURY et Patrick FAUGERAS, Préalable à toute clinique des psychoses, Toulouse, Editions érès, 2016, p.141.

[5] Je vous renvoie, sur le concept de commun et du même coup des semences (d’une pierre deux coups donc), à un article d’Olivier Croufer. Ici : « 25 ans de réformes (en santé mentale), de liberté et d’égalité ? »

[6] Jacques DERRIDA, Donner la mort, Galilée, Paris, 1999, p.77.

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