Quelle valeur d’un objet culturel dans des ateliers artistiques ?

Quelle valeur d’un objet culturel dans des ateliers artistiques ?

Auteure : Cécile Mormont, directrice de Revers

 

Résumé : La valeur possible d’un objet culturel produit dans des ateliers de création artistique est recherchée grâce à la rencontre de ses trois participants. Comment pourrait-on ensuite qualifier ce qui en fait la valeur : sociale, esthétique, singulière, politique … ?

 

Temps de lecture : 15 minutes

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Il existe une production d’objets culturels qui sommeille dans des lieux où la créativité se pratique sous diverses formes. Cet immense champ de production intéresse peu les professionnels de l’art contemporain, ceux qui désignent dans notre société les quelques artistes reconnus et exposés dans des lieux prestigieux. Loin de ce monde, des personnes seules ou réunies dans des ateliers collectifs expérimentent la création de manière modeste, dans le sens où l’ambition n’est pas un but en soi. De ces lieux, émergent quelques fois de petites merveilles, quelques curiosités, quelques traces sensibles qui méritent d’être montrées, échangées, regardées, humées. Elles n’ont sans doute pas une grande valeur marchande mais pourtant l’envie de les faire découvrir est partagée. Ces productions questionnent alors la valeur que chacun peut lui donner ou non.

David Puaud[1] en référence à Marcel Duchamp définit l’art : « L’art est entendu comme une activité humaine qui tend à un partage du sensible, il s’adresse directement aux sens, à la perception singulière, aux émotions, à l’intellect des personnes prises en compte ». Un atelier artistique, c’est amener chacun à réaliser des objets culturels dans une ambiance propice à la création. Cette perspective est un challenge que nous tentons de relever quotidiennement. Le processus créatif ne peut exister que si l’on accepte le temps qu’il nécessite pour ce faire. Il induit d’accepter la lenteur, l’inertie, l’attente, l’errance. Ce processus est incertain et fragile. Il conduit cependant très souvent à la création d’un objet, objet qui peut avoir un sens différent pour chacun.

Autrement dit, les gestes d’humanité omniprésents dans la maison-institution de Revers[2] construisent notre rapport aux hôtes et soulignent l’intérêt de « l’art de l’ordinaire ». Cette manière « d’être » est ce qui va permettre à un processus créatif d’exister afin de produire dans des conditions les plus propices des objets culturels. Ce processus de création aboutira inévitablement à la question de la valeur de ce que nous produisons dans ce lieu. Le travail développé en éducation permanente au sein des ateliers de Revers permet de souligner l’importance des microtraces d’hospitalité, ces interactions composées à partir de rien mais qui contribuent à favoriser le lien social et qui ouvrent les portes au champ de la création. Ces petites choses, attentions, gestes, regards deviennent des éléments qui construisent une sphère chaleureuse dans laquelle nous proposons de s’essayer au processus créatif, artistique.

Trois personnages actifs dans nos ateliers nous questionnent sur ce que leurs productions peuvent représenter dans le « monde ». À la suite de rencontres avec Gilles, Jules et Jeanne, cette question sur la valeur des objets peut se déployer de manière variable.

Quand Gilles arrive à Revers, il vient de quitter un service de défense sociale[3]. À notre première rencontre, il me dit qu’il n’a plus d’amis mais une sœur très présente qui prend soin de lui régulièrement. Je ne sens pas Gilles à l’aise en discutant, il se demande un peu ce qu’il va venir faire à Revers, je ne comprends pas tous ses mots, il n’articule pas vraiment. Mais il sait qu’une des conditions émises par son référent pour vivre chez lui est d’avoir une occupation dans un service dit « spécialisé ». Il ne vient pas sous la contrainte mais il doit répondre à certaines injonctions de la justice. Nous prenons le temps de la rencontre, respectant les silences et les bribes de vie qu’il partage pour mieux l’accueillir parmi nos hôtes.

Petit à petit, après quelques semaines, Gilles se confie, il se dit colérique et a peur aujourd’hui de renouer des contacts sociaux. Nous ne l’interrogeons jamais sur son histoire ou sa vie privée. Nous créons un lien à partir de ce que l’on va réaliser ensemble au sein des ateliers. Il n’a pas d’intérêt particulier pour les domaines artistiques et pourtant ce que nous allons lui proposer, c’est d’y participer !

Les premiers moments sont des découvertes avec les matières, les couleurs, l’écriture, les sons… Le temps sera nécessaire pour arriver à créer et à tisser un lien de confiance qui sera nécessaire à la réalisation d’un objet. Une relation se construit avec les animateurs au rythme de chacun. Des affinités se nouent entre des personnes présentes au sein du collectif. Des amitiés naissent.

Les mois passent et Gilles semble prendre goût à la découverte du processus créatif. Il réalise des productions que nous nommons « objets culturels ». Ces objets sont essentiellement destinés à être montrés à sa sœur qui ne manque pas de souligner les maladresses du travail de Gilles. Et pourtant Gilles est assez fier de ses productions. Il aime les montrer et demander l’avis de chacun sur ce qu’il a produit lui-même pour lui-même mais aussi pour les autres.

Je me demande si ses objets ne lui servent pas à aller vers les autres, à renouer un lien sans colère ?

Il crée un carnet où il colle des images, des dessins mais aussi des productions de ses collègues d’ateliers. Ce carnet capte des images témoins de ses rencontres à Revers. Cela me fait penser aux carnets dits « de poésie » que l’on réalisait enfants pour avoir un dessin, un texte de chaque copain de classe.

L’image que chacun y dépose serait-elle chargée d’émotions qui en font sa valeur?

Aujourd’hui Gilles a peur de quitter Revers, il faudra prendre soin de ce moment charnière où il pourra oser faire le pas d’un atelier en ville. Comment l’accompagner au mieux dans ce processus ?

Jules participe aux ateliers depuis quelques années. Il vit dans son monde, il parle souvent seul. Il raconte des choses que l’on ne comprend pas toujours. Ce n’est pas simple de communiquer, il ne répond pas directement à nos questions et s’embarque parfois dans de longues explications complexes dont nous ne comprenons pas toujours le sens. Il est physiquement imposant, grand et fort. Il souligne régulièrement le manque de place pour se mouvoir. Il peut se montrer impressionnant et être vite contrarié par les autres. Il m’est arrivé d’avoir peur de lui quand il hausse la voix ! Il a besoin de se dépenser physiquement, il se dit très nerveux quand il reste enfermé dans un lieu. Et pourtant, il participe à l’atelier peinture où il invente tout un univers floral. Il est consciencieux et travaille minutieusement ses sujets préférés. À notre grande surprise, il peut y passer des heures. Il expose plusieurs fois ses dessins dans diverses institutions culturelles au sein du tissu urbain liégeois. Les retours de tout un chacun sont positifs, on lui reconnaît une sensibilité de manière quasiment unanime.

Il estime que ce qu’il expose est le résultat d’un vrai travail, un travail sérieux comme à l’usine. Il a passé beaucoup de temps sur ses dessins et il aime que l’on souligne la qualité de son travail. Il se demande si ses réalisations ont de la valeur ? À cette question, nous ne pouvons lui répondre de manière catégorique. Nous discutons du marché complexe de l’art et de la subjectivité de la valeur qu’on lui donne en particulier.

Si j’y ai travaillé des heures et si mon travail est apprécié, est-ce que je peux gagner ma vie comme cela?

Les questions que Jules se pose sont légitimes et nous interrogent sur l’importance de l’art dans nos vies ? Sommes-nous des acheteurs d’objets culturels ?

À travers ses réalisations, il semble que ce que Jules cherche surtout est une reconnaissance sociale. Notre rôle serait-il de le soutenir à cet égard ?

Jeanne fréquente les ateliers depuis un bon moment, elle n’est pas régulière, son état mental est variable nous dit-elle. Elle découvre avec plaisir les ateliers « images et mots » et « textile » qu’elle investit intensément. Elle a l’envie de tricoter, de crocheter et ainsi de réaliser des objets participant à des œuvres collectives mais aussi des objets utiles comme des écharpes, des pochettes, des bracelets… Elle peut en produire en grande quantité. Elle souhaite que ses objets plaisent et puissent être vendus.

Jeanne mêle création et réalisation d’objets artisanaux. Elle trouve un équilibre à créer toutes sortes d’objets, son enthousiasme est parfois communicatif, elle entraîne certains à faire comme elle. Quand elle est moins bien, elle reste chez elle et ne souhaite pas venir à Revers. Elle oscille entre production susceptible d’être vendue et plaisir de créer pour elle-même. L’objet sera parfois offert en cadeau. Jeanne est généreuse et souhaite souvent nous remercier de prendre le temps de la connaître. Et quand Jeanne décidera de quitter Revers, c’est avec des cadeaux réalisés par elle-même qu’elle remerciera chacun d’entre nous.

Est-ce que cela signifie que valeur de l’objet créé et lien affectif sont indissociables de son point de vue ?

Jeanne continuera en dehors de nos murs à produire de nombreux objets. Il lui arrive de venir nous dire bonjour en nous montrant ses réalisations dont elle se dit assez fière.

Chaque hôte de cette maison-institution trouvera un intérêt ou non à produire « un objet culturel » entièrement réalisé par lui-même. Cet objet sera de qualités diverses et suscitera la critique. Depuis de nombreuses années, « l’art des non-professionnels, des sans académisme » ce que Jean Dubuffet adulait dans « Asphyxiante Culture » interroge inévitablement le sens d’espaces mis à disposition pour que ce public particulier s’essaye à différents processus créatifs. Cet objet pose cette délicate question de ce qui en fait sa valeur et à laquelle nous tentons de répondre collectivement avec nuance. Cette valeur attribuée contribue à nous interroger sur ce monde qui ne peut s’empêcher de glorifier certains et d’en délaisser la majorité. À travers ce processus de reconnaissance de ces modestes créations, oserions-nous défendre l’accessibilité à de telles pratiques pour tout un chacun ? Pourrions-nous lui reconnaître des valeurs sociales, esthétiques, singulières, politiques ou autres ?

 

 

[1] Le travail social ou l’«art de l’ordinaire », David Puaud, Editions Yapaka.be, Juin 2012.

[2] « La maison-institution de Revers » est un Dispositif local d’insertion par la culture, situé à Liège qui est reconnu comme un service d’éducation permanente et un service d’insertion sociale.

[3] « Défense sociale », internement de personnes condamnées pour des délits mais qui a été reconnu irresponsable de ses actes. L’auteur d’un fait qualifié infraction considéré comme irresponsable fait l’objet d’une mesure d’internement, soit dans une annexe psychiatrique rattachée à une prison, soit dans un établissement de défense sociale.

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