Oiseaux blessés. Avec les stagiaires d’Article 23.

Auteure : Anne Mélice, Anthropologue 

 

Résumé : Après une synthèse de récits de vie recueillis auprès de stagiaires rencontrés au sein des ateliers de l’Asbl Article 23 (Horeca et Bâtiment), ce texte décrit l’accueil qu’ils m’y ont réservé. Ce récit se prolongera dans le texte suivant intitulé « ‘’Je te porte dans moi comme un oiseau blessé’’ (Aragon) », qui se fera l’écho de mon observation de l’hospitalité propre aux ateliers d’Article 23.

 

Temps de lecture : 15 minutes.

Parcours en inhospitalité

 

Peu leur ont tendu la main. Peu leur ont offert l’hospitalité[1].

Ils ont connu une enfance gâchée, une adolescence en dérive, un viol, une vie détruite brutalement, une rupture affective ou familiale, le manque d’amour, l’abandon, une perte d’emploi violente, l’attente désespérante et délétère d’un emploi, une dégringolade sociale, la prison, la rue, un voire plusieurs chocs traumatiques, la souffrance d’une trajectoire migratoire avec son lot de violences là-bas puis ici. Certains ont connu une véritable spirale infernale de violences physiques, morales ou symboliques. Certains se sont laissé engloutir – pensant ainsi survivre ou même tout simplement vivre – par la prise excessive de psychotropes, d’alcool ou par d’autres dépendances comme le jeu.

Ils ont presque tous fait l’un ou l’autre séjour à l’hôpital en psychologie médicale, en psychiatrie. Ces espaces, ils les décrivent comme des lieux inhospitaliers. C’est qu’ils évoquent pour eux des moments de chute ou de rechute ; des lieux où des diagnostics sont tombés ; des lieux où ils ont dû combattre des manques dans la douleur physique et psychique ; des lieux à l’écart du monde où les souffrances se retrouvent concentrées ; des lieux où ils ont trop souvent séjourné ; des lieux où la maladie se rappelle à nouveau à eux, en développant chez eux le sentiment qu’il n’y a plus d’échappatoire, qu’ils vont passer leur vie de traitements en traitements.

Plus rare : certains ont connu la prison. S’ils m’ont dit l’avoir méritée, ils n’en sont pas moins marqués :

« J’ai été un conard, un hypercamé, j’ai été très violent. J’ai été en prison. J’ai pensé me suicider. Mais maintenant j’aime la vie. On m’a diagnostiqué. J’ai compris que si je me soigne, je suis normal ».

 

Un autre m’a expliqué combien l’argent facile et le pouvoir l’ont rendu « fou » et « ultraviolent » pendant des années, mais que, marqué indélébilement par son long séjour en prison, il préférerait mourir plutôt que d’y retourner : « D’où je viens, c’est difficile de sortir. Je suis fier du chemin que j’ai accompli ».

Ils font tous l’objet d’un suivi – au dehors de la structure d’Article 23[2] –  par des psychiatres ou des psychologues, par des intervenants sociaux, par des agents d’insertion[3], et parfois, par des agents de probation. Ces personnes, ils en parlent peu. Elles font partie de leur vie sur le mode de la nécessité. Ils en ont besoin. L’un d’eux me dit :

« Moi, je suis renfermé sur moi-même depuis mon divorce. J’ai fait une dépression, et un an et demi à l’hôpital. Je reste renfermé, même dans mon habitation protégée. Je n’ai confiance que dans les responsables [intervenants sociaux] de l’habitation protégée. Je suis à l’aise avec eux. Je peux avoir confiance ».

 

Les traitements médicamenteux que la plupart d’entre eux doivent suivre, certains aspirent à en sortir, partiellement du moins, tant les effets secondaires leur semblent souvent handicapants dans leur quotidien et constituent un réel obstacle à une vie professionnelle digne de ce nom, à l’accès à certaines conditions d’emploi, voire à certains de leurs rêves. L’un d’eux, qui avait travaillé des années avant de chuter, me dit :

« Retravailler vraiment, je ne sais pas. J’ai des doutes. Parce que je prends des médicaments, je suis souvent fatigué. Ici [à Article 23], à cause de ça, je ne suis qu’à mi-temps ».

 

Un autre, qui a exercé de nombreux métiers, trace clairement les obstacles qu’il voit se dresser devant lui :

« Ce que j’adorerais, ce serait d’être chauffeur poids lourd. J’ai le permis. Mais avec mes médicaments, je ne peux pas. Je pourrais aussi faire de l’Horeca mon métier, mais alors dans la cuisine communautaire, en journée. Du fait de mon traitement, je ne pourrais pas travailler avec des journées coupées. Le soir à 20h ou 21h, je dors à cause de mon traitement ».

 

Ils vivent dans leur chez soi, parfois seuls, parfois en famille avec leurs parents ou leurs enfants, parfois en habitations protégées. Ils optent souvent pour le repli sur eux-mêmes ou sur leur famille, principalement par peur des autres. Ainsi l’un d’eux me dit :

« À l’habitation protégée, je reste enfermé. Je ne fais que regarder la télé. C’est comme si j’avais peur des gens. Comme si on pouvait me faire du mal. Et puis j’ai peur de m’attacher et puis que ça échoue ».

 

Un autre fuit le « dehors » pour d’autres raisons :

« Si je pouvais rester chez moi tout le temps, à faire le ménage, à m’occuper des animaux, j’aimerais. Avant, j’étais tout le temps dehors, quand j’étais camé. Maintenant, je suis devenu trop casanier. Je ne ressens pas le besoin d’aller dehors. Je suis bien chez moi. J’aime voir des gens, mais quand il faut vraiment. Mais toujours les mêmes : mes voisins que je connais depuis l’enfance, ma femme, ma mère. Je suis devenu une fée du logis, ce que je n’étais pas quand je me camais ».

 

 

Rencontres en hospitalité 

 

Ces personnes, je les ai rencontrées dans ce qui m’est apparu très vite comme autant d’abris, au sein de l’asbl Article 23 de Liège : au restaurant-traiteur « Vol(e) au-dessus » et, dans le « bâtiment », sur des chantiers de rénovation ou de construction, où ils travaillent en tant que stagiaires. Ces lieux revêtent pour eux un sens dont témoignent ces propos rigoureusement emblématiques :

« Ça me fait du bien de sortir de chez moi. J’ai envie de travailler plutôt que de ne rien faire. Avant, je restais dans mon coin. T’es vite déprimée alors, et stressée. Ici, ça rigole. On ne peut pas stresser ici. Ici, ils me remontent le moral ».

 

Ces lieux, je l’ai éprouvé moi-même de l’intérieur, constituent des espaces où la vie se déploie ou plutôt se redéploie. Ils relèvent bien de ces sphères, de ces espaces immunitaires qui permettent la protection mais aussi, davantage, le déploiement de la vie, dont le philosophe Peter Sloterdijk a montré qu’ils sont proprement nécessaires pour que se forme la vie : des sphères, écrit Olivier Croufer, qui « permettent aux hommes d’apparaître, de devenir ce qu’ils sont »[4].

Les stagiaires d’Article 23, des femmes et des hommes parfois encore jeunes, parfois plus âgés, j’ai eu la chance peu commune de partager leur quotidien. Ils m’ont offert, d’emblée, sans entraves et avec une générosité exceptionnelle, l’hospitalité. Ils m’ont, oserais-je dire, adoptée. Ils m’ont manifesté attention et prévenance. Au demeurant, ils m’ont fait, avec le temps, le don de leur confiance, alors qu’on ne leur a pourtant pas fait de cadeaux. Ils m’ont confié leur parole – dans l’informel d’abord puis dans le cadre d’entretiens plus formels – et avec elle, leurs ressentis, leurs vécus, leur parcours bien souvent douloureux. En somme, ils se sont ouverts à moi sur leurs réalités, sur leurs souffrances, sur les espoirs qu’ils nourrissent, sur ce qu’ils combattent à armes bien inégales. Et aussi sur ce qu’ils sont occupés à vivre dans et grâce à leur stage à Article 23.

Pourquoi le tairais-je ?, l’accueil exceptionnel qu’ils m’ont réservé et la confiance qu’ils m’ont accordée sans discontinuer m’ont proprement bouleversée.

À quoi cette confiance et cet accueil ont-ils tenu ? ?

À la manière dont je me suis présentée, moi-même et ma démarche ? En substance, comme une chercheuse qui allait vivre parmi eux, partager concrètement leurs propres expériences pour mieux les connaitre et, s’ils le désiraient, récolter leur parole, pour contribuer à la transmettre à d’autres,  pour tenter de donner à voir et à entendre ailleurs, à un public élargi, leurs vécus et leurs ressentis.

À la méthode – propre à ma discipline scientifique – que j’ai adoptée?  La méthode inductive qu’exigent l’anthropologie et sa pratique, l’ethnographie, et qui repose tout entière sur le primat du terrain, sur une immersion profonde au sein de ce dernier, sur la pratique de l’observation participante, sur la priorité absolue donnée à la rencontre, sur le respect – très heuristique – de l’inattendu, de la « surprise » et des questionnements inopinés que le terrain fait émerger[5], en somme sur le rejet méthodique de tout a priori.

À mes choix méthodologiques et éthiques  spécifiques ? À ma préoccupation proprement éthique de récolter – sans la moindre contrainte – une parole libre (quitte à ne rien récolter) et d’observer des pratiques, des interactions et des gestes délestés, autant que faire se peut, du poids de ma présence, et ce en combinant la participation intensive aux mêmes activités que celles des stagiaires avec la pratique de ce qu’on appelle l’« observation flottante »[6] ? À mon refus radical de toute précipitation, mon choix méthodique pour la lenteur, en somme mon adhésion à ce que l’on nomme depuis une vingtaine d’années la Slow Science[7], qui au-delà des enjeux propres à la recherche qui l’animent, mène à pratiquer la recherche en empruntant une temporalité respectueuse de celle des personnes et des espaces sociaux rencontrés. À mes préférences éthiques pour ce que l’on appelle l’anthropologie impliquée[8] et pour des pratiques de recherches coopératives intégrant les enquêtés en tant qu’« experts du vécu »[9] dans le processus de la recherche et de l’élaboration du savoir ? Je fais volontiers mienne l’idée qu’avec les enquêtés,  « l’ethnographie agit, co-agit et interagit »[10] 

À ma personne ? Plus particulièrement à mes éclats de rire, à mon goût de la facétie ?

À un contexte d’accueil et d’hospitalité proprement structurels au sein d’Article 23 ? À un espace-temps où, j’en ai fait l’expérience, les affections tristes s’inclinent devant les passions joyeuses ?

Ces femmes et ces hommes n’ont fait que trop répétitivement l’épreuve, dure et souvent implacable, de l’inhospitalité. Mais, là, dans l’espace d’Article 23, le pari s’impose que l’inhospitalité n’est pas le dernier mot. On va le voir dans mon deuxième récit, intitulé « ‘’Je te porte dans moi comme un oiseau blessé’’ (Louis Aragon). De l’inhospitalité à l’hospitalité (2). Voyage à Article 23 ».

 


 

[1] Une analyse sémantique du mot « hospitalité » est éclairante pour la réflexion sur l’organisation des soins en santé mentale, comme le met en lumière Marie Absil dans son texte « Petite histoire de l’hospitalité », Centre Franco Basaglia, 2015, téléchargeable sur www.psychiatries.be.

 

[2] L’Asbl Article 23 de Liège est un dispositif local d’insertion par le travail. Des formateurs professionnels encadrent une trentaine de stagiaires au sein de trois ateliers (Horeca, métiers du bâtiment et métiers de la communication). Tout comme le Centre Franco Basaglia, l’Asbl Article 23 est membre du « Mouvement pour une Psychiatrie Démocratique dans le Milieu de Vie ». Pour plus d’informations, cf. le site de l’asbl à l’adresse URL suivante : http://www.article23.eu/index.php/mission

[3] L’asbl Article 23 organise un pont entre le volet thérapeutique organisé au dehors et le volet insertion socio-professionnelle organisé par l’asbl : il s’agit des agents d’insertion. Pour le reste, travailler à Article 23, c’est travailler avec des formateurs professionnels, et non des animateurs ou des éducateurs. C’est se retrouver confronté au monde du travail.

 

[4] Croufer, Olivier, « Qu’est-ce que protéger (3). Des sphères d’immunisation ? », Centre Franco Basaglia, 2014, téléchargeable sur www.psychiatries.be, p.2. J’y reviendrai dans mon deuxième récit, intitulé « ‘‘Je te porte dans moi comme un oiseau  blessé’’ » (Louis Aragon). De l’inhospitalité à l’hospitalité (2). Voyage à Article 23 ».

[5] À la différence des méthodologies hypothético-déductives ou déductives, qui élaborent leurs hypothèses et problématiques a priori, avant l’expérience du terrain, et qui prennent le risque de se borner, pour tout résultat, à la confirmation ou l’infirmation de ces hypothèses.

[6] L’observation flottante consiste, comme son initiatrice française Colette Pétonnet l’a résumé en 1982, « à rester en toute circonstance vacant et disponible, à ne pas mobiliser l’attention sur un objet précis, mais à la laisser ‘’flotter’’ afin que les informations la pénètrent sans filtre, sans a priori, jusqu’à ce que des points de repères, des convergences, apparaissent et que l’on parvienne alors à découvrir des règles sous-jacentes », Pétonnet Colette, « L’Observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien », in L’Homme, tome 22, n°4, 1982, p. 39, URL : http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1982_num_22_4_368323, consulté le 2 août 2016.

[7] Idées puis mouvement qui ont émergé en réaction aux aspects délétères d’une recherche de plus en plus marquée du sceau de la productivité à tous crins, fût-elle, dirais-je d’un mot, contreproductive du point de vue scientifique. Cf. notamment à ce propos, l’article d’Olivier P. Gosselain, qui retrace le cheminement de ce mouvement : Gosselain, Olivier P., « Slow Science-La Désexcellence », in Uzance, Vol. 1, 2011, p. 128-140, URL : http://lac.ulb.ac.be/LAC/dits_&_ecrits_files/Uzance.pdf, consulté le 27 juillet 2016.

[8] Cf. notamment l’ouvrage collectif dirigé par Daniel Cefaï, L’engagement ethnographique, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en sciences sociales, Paris, 2011, p. 447-472. L’implication demande, dans une perspective rigoureusement scientifique, de « se confronter, composer et coopérer avec d’autres acteurs, qui ont la même prétention à la légitimité » (p. 470). À commencer par les enquêtés.

[9] Les « experts du vécu », écrit Olivier Croufer, sont porteurs de « savoirs expérientiels », qu’il convient d’analyser pour déceler « ce que ceux-ci apportent de spécifique pour comprendre et connaître ce qui fait vie. Ce faisant, nous ne sommes pas éloignés des questions de transformations sociales puisque ces savoirs expérientiels s’inscrivent inévitablement dans des rapports de pouvoirs avec d’autres formes de savoirs, plus institués, plus reconnus, plus dominants », Croufer, Olivier, Expert de vécu (1): dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, octobre 2014, p.2, URL : http://www.psychiatries.be/wp-content/uploads/2014/11/2014_Expert-du-v%C3%A9cu-1-Pauvret%C3%A9.pdf

[10] Cf. Cefaï, Daniel (sous la dir.), « Chapitre 8. Un pragmatisme ethnographique. L’enquête coopérative et impliquée », op. cit., p. 470.

 

image récits 15