Le courage des oiseaux

Le courage des oiseaux - L'errance

Auteur : Christian Legrève, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé : Comment présente-t-on les Expériences du Cheval Bleu ? Que veut-on montrer ? Que reste-t-il dans la mémoire des visiteurs ? Dans leur imaginaire ? Que ressentent-ils et que retiennent-ils ? En quoi est-ce que ça les anime ? À quoi est-ce utile, en fin de compte ?

Temps de lecture : 15 minutes

Télécharger l'analyse en PDF

Si seulement nous avions

Le courage des oiseaux

Qui chantent

Dans le vent glacé

Dominique A

 

On était le 9 mai. C’aurait dû être une belle journée. Eh bien ! C’était une journée de merde, sous la pluie d’un bout à l’autre.

Une de nos collègues avait accepté de présenter les Expériences du Cheval Bleu à des élèves en formation dans son ancienne école, où elle avait brrrrillament décroché son diplôme d’éducatrice. Éducatrice… Quel beau métier !

Elle m’avait demandé de l’aider à préparer cette rencontre. Comment présente-t-on les Expériences du Cheval Bleu ?

On peut assoir tout le monde dans une salle de réunion et se relayer pour expliquer avec enthousiasme la genèse, ce qu’est la psychiatrie démocratique, quels sont nos objectifs, décrire les sources de financement, les partenariats, les forces et les faiblesses et l’âge du capitaine. On peut même enrichir la présentation par des schémas très didactiques sur un tableau blanc, avec un feutre permanent (oh, zut !).

On peut projeter un diaporama vachement dynamique avec des animations étonnantes, des textes qui tournoient, de jolies photos, et des petits dessins rigolos.

On peut, c’est déjà mieux, demander à des membres, des stagiaires ou des patients de témoigner de leur expérience.

Mais que reste-t-il de tout ça dans la mémoire des visiteurs ? Dans leur imaginaire ? Que ressentent-ils et que retiennent-ils ? En quoi est-ce que ça les anime ? À quoi est-ce utile, en fin de compte ?

En ce cas particulier, que cherchait-on ? Les enseignants qui avaient pris l’initiative de cette journée de découverte avaient l’intuition que nos associations, et singulièrement article 23[1], pouvaient offrir un cadre de travail intéressant pour des éducateurs et trices. Qu’ici se déroule une expérience originale. Et, aussi, que ces jeunes gens pouvaient nous apporter quelque chose. Nous voulions répondre à cette attente à notre manière, en faisant sentir ce qui nous anime, plutôt qu’en expliquant.

Au cœur de la démarche de la psychiatrie démocratique, il y a l’enjeu de la mise en présence des existences-souffrance et des autres existences. Ce principe peut se pratiquer de diverses manières : en faisant entrer la société dans les établissements psychiatriques, par exemple à travers les ateliers de création animés par des artistes ou des artisans. A travers des discussions au sein des établissements sur des thèmes de société, des questions d’organisation sociale. En faisant sortir la folie de ses institutions spécialisées, par le soutien à la présence des personnes souffrantes dans tous les lieux de socialisation, et l’installation d’espaces d’hospitalité[2] au cœur des quartiers, là où vit tout le monde, et en relation avec tout le monde.

 

Errance

La vie avec la souffrance psychique a ses singularités, dont une est très caractéristique, même si elle n’appartient pas qu’à eux : « Leur existence est une errance, entre grand air et refuge, entre mouvement et ancrage, entre fuite et répit. Besoin de rien foutre, parce que ce monde, ils n’en ont rien à foutre. Et puis parfois, inexplicablement, pour un jour ou un mois, le désir de faire, de fabriquer, d’apporter quelque chose[3] ».

C’est la vie de Bertrand, qu’on appelle Emile. Qui dessine et qui peint. Qui vit dans un studio. Un endroit assez agréable mais tellement rempli de ses travaux, de lui-même, qu’il doit sortir pour respirer. C’est mon explication. Il a toute une vie d’errance derrière lui, aussi. « Une carrière en psychiatrie ». Des expériences tragiques au Pays-Bas et en France. Qui paraissent incroyables. Et s’il invente ou exagère, on peut dire qu’il s’invente une vie d’errance. Alors, il sort, Emile. Tous les jours, il s’en va en début de matinée, et il marche. Il déambule. Jusqu’à la gare, et retour, en boucle. Avec des arrêts au bistrot. Pas trop.

C’est aussi la vie de Sélim, qu’on voit partout, dans les manifestations les plus diverses. Qui participe à toutes les balades. Qui va dans des endroits où il y a du wifi. Lui aussi vit un peu à l’étroit chez lui. Il ne boit plus.

Le mot errance a souvent une connotation négative. Errer, ce serait circuler sans but, sans raison valable. Emile échappe à ses souvenirs, à ses obsessions. Il s’extrait un moment de l’univers de sa production artistique. Sélim échappe à l’enfermement de l’absence d’alcool. Peut-être aussi à l’ennui. Mais je préfère raccrocher leurs déambulations au mythe médiéval du Chevalier Errant[4]. Chacun va à la rencontre du monde, des autres. Ils partent à l’aventure, ouverts à ce qui peut arriver, à ce que peut devenir leur journée, leur vie. Le sens de leur errance, c’est ça. Ils partent en reconnaissance[5]. Errer, circuler, c’est ouvrir la possibilité de faire de sa vie autre chose que ce qui est donné.

 

Automatisme ambulatoire (?)

Pourtant, à une certaine époque, parce que la figure du vagabond obsédait la bonne société, la psychiatrie naissante en est arrivée à théoriser ces comportements comme des pathologies.  En 1888, Charcot crée le terme d’automate ambulatoire. « Une impulsion à partir et aller devant soi, dans un état variable d’obnubilation de la conscience et sans but défini ».

« Ce malade mental que l’on soigne par l’hypnose et le bromure qualifie également une pathologique social que l’on veut supprimer. Entre 1890 et 1910, juges, policiers, éducateurs participent à cette chasse à l’errant où s’incarne la mission hygiéniste de tous ceux qui doivent surveiller, régulariser une population ouvrière flottante, désorganisée »[6].

Je ne résiste pas à évoquer, en miroir, le très beau travail du photographe Philippe Herbet, qui a refait le plus grand des voyages d’Albert Dadas, un des premiers malades diagnostiqués par son médecin, le docteur Philippe Tissié, à Bordeaux, en 1887. « Je m’identifie à Albert Dadas. Je suis son fantôme et il est le mien, je suis dans le cadre, à la fois son acteur et le mien. Grâce à des temps de pause longs, de 30 secondes à plusieurs minutes, je capte des moments où la durée s’inscrit sur les pixels du capteur. À travers des mises en scène, nous nous incarnons donc, lui et moi, dans un hors temps universel. Des autoportraits, mais pas au sens strict, ce n’est à la fois ni moi ni lui. Ce sont nos apparitions ou nos disparitions » [7].

 

Circulation

Au cœur de la démarche spécifique des Expériences du Cheval Bleu de Liège, on a donc mis en avant l’idée de circulation. L’enjeu de circuler dans la ville est une évidence. Nos initiatives, les personnes qui y participent à quelque titre que ce soit, nos productions, nos visions ont vocation à circuler, à parcourir la ville.

A quelque titre que ce soit, ça signifie bien que, dans l’esprit, les travailleurs et euses aussi sont invité.e.s à aller au-delà du cadre de leur fonction, à prendre part aux autres Expériences, et à changer de place dans l’organisation globale.

Mais il ne s’agit pas que de circulation physique, matérielle. C’est aussi comme un souffle qui transporte une sensibilité, une manière d’être, un rapport aux autres et au monde, une surprise, une distraction : le trouble. Il n’est pas à l’intérieur de telle ou telle personne. Il est partout, et on peut en faire quelque chose.

Cette vision-là est au cœur des Expériences du Cheval Bleu. Enfin… disons qu’elle est au fondement. Elle est toujours vivante, mais je dirais plutôt qu’elle est vivace. À l’instar des plantes qui survivent dans le froid de l’hiver. Elle peut refaire des fleurs, porter des fruits, embaumer. Mais elle est un peu engourdie dans la rigueur des contraintes d’agrément, la sècheresse des missions assignées, la pauvreté des rôles tout désignés.

 

Comme des canards

Nous avons alors, ma collègue et moi, imaginé d’organiser cette rencontre avec les futurs éducateurs sous la forme d’une déambulation distraite. Une discussion en marchant entre les multiples bâtiments qui accueillent ou ont accueilli les Expériences du Cheval Bleu, depuis les années ’80.

La pluie battante, ininterrompue, a peut-être ajouté quelque chose à cette déambulation. Comme si le groupe que nous étions était en quête d’un abri. Pas trop dérangés, pourtant. Vifs, curieux, échangeant des commentaires sur les rues, les passants.

Le plus souvent, on restait à l’extérieur des bâtiments qui balisaient la découverte. Soit qu’ils étaient devenus des lieux privés, soit qu’ils étaient vides et fermés, soit pour ne pas troubler les activités de l’une ou l’autre des Expériences du Cheval Bleu. Une vingtaine de personnes en plein bavardage qui entreraient comme ça, sans raison, dans la pièce où se déroule l’atelier d’écriture… On s’arrêtait devant. La collègue et moi, on racontait ce lieu. On regardait par les fenêtres, ou on restait à distance discrète.

En fait, parcourir la ville comme ça, dans un trajet qui semble aléatoire, à la recherche d’un abri d’un moment, ça paraît assez juste par rapport à l’existence des personnes qui fréquentent nos lieux. Des abris, on en a trouvé, quand même, au cours de notre pérégrination. On ne dérangeait pas partout. Mais on venait troubler quelque chose, susciter une curiosité.

Un de ces abris semblait abandonné. Des bâtiments en attente de rénovation. Un espace vide, chargé d’une poésie un peu triste, d’histoires du passé. Un espace à remplir, à squatter.

On rencontrait du monde, en chemin. Un stagiaire du restaurant, un locataire de la maison communautaire, une ancienne collègue, un intervenant d’une association partenaire… On se faisait la bise, on prenait des nouvelles. « Vous faites quoi ? ». On circule !

Découvrir nos récits, analyses conceptuelles et analyses d'oeuvres ?

Découvrir les propositions politiques du Mouvement pour une psychiatrie dans le milieu de vie ?

Notes

[1] Article 23 asbl (site web)

[2] Dispositifs intégrés de santé mentale

[3] Les oiseaux Lire “Les oiseaux” ; CFB; 2019

[4] Lire, par exemple, Philippe Menard ; Le chevalier errant dans la littérature arthurienne. Recherches sur les raisons du départ et de l’errance

[5] Lire Olivier Croufer ; L’errance de l’hospitalité ; CFB ; 2018

[6] Jean-Claude BEAUNE ; L’automatisme ambulatoire ; encyclopédie universalis en ligne

[7] https://herbet.me/a-minsk/