De la grappe au vin (étude 2023)

De la grappe au vin (étude 2023)

Auteur : Olivier Croufer, animateur au Centre Franco Basaglia
Avec Delphine Bouhy, Aurélie Ehx, Lionel Lardinois, Christian Legrève, Arnaud Meuleman et Julien Vanderhaeghen.

Résumé : Quatre associations ont voulu travailler ensemble et former une grappe. Elles se sont progressivement donné une méthode collective pour penser et mettre en œuvre des rapports d’émancipations à l’entour des troubles psychiques et psychiatriques. Cette aventure inachevée est racontée tant sur un plan formel que sous forme d’un récit intime et collectif plein d’autocritique et de malice.

 Temps de lecture : 75 minutes

“De la Grappe au vin”

Expérimentation d’une méthode collective d’émancipation

La Grappe

La Grappe fait tenir ensemble des raisins de quatre associations qui œuvrent depuis des décennies à l’hospitalité du trouble psychique et psychiatrique.

Les quatre associations qui forment la Grappe sont reconnues en “éducation permanente” : L’Autre “lieu”, Revers, Centre Franco Basaglia, CEMÉA.

Pour le plaisir de la lecture

Nous invitons la lectrice et le lecteur à s’interroger un instant sur son plaisir de la lecture en lui faisant plusieurs propositions.

Le lecteur, la lectrice peut choisir de commencer sa lecture par le cœur de l’expérience des Grappeu.r.se.s. Ce sont les parties intitulées « Une séquence étape I , étape II, étape III, étape IV ». Elles racontent d’emblée l’activité intime et collective des Grappeu.r.se.s.

Le lecteur, la lectrice peut aussi commencer par le premier chapitre intitulé « circonstances » qui présente un bref contexte.

La partie intitulée « technostructure » présente la même chose que le texte « Une séquence, étapes I-IV », même si le lecteur aura vite l’impression de différences significatives. La technostructure formalise la collaboration entre Revers, L’Autre « lieu » et le Centre Franco Basaglia dans un projet commun d’éducation permanente . Le lecteur pourra trouver dans ce texte comment les Grappeu.r.se.s allient leurs actions au travers d’une séquence. Il lira une description formelle des étapes et un vocabulaire.

Évidemment, le lecteur, la lectrice peut voyager de l’un à l’autre texte. C’est d’ailleurs ce que nous conseillons.

Table des matières

  • Circonstances
  • Technostructure
  • Une séquence, étape I
  • Une séquence, étape II.a
  • Une séquence, étape II.b
  • Une séquence, étape III
  • Une séquence, étape IV
  • Une séquence, épilogue
  • Les Grapeu.r.se.s ont lu

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De la grappe au vin (étude 2023)

Circonstances

La Grappe fait tenir ensemble des raisins de quatre associations qui œuvrent depuis des décennies à l’hospitalité du trouble psychique et psychiatrique. Trois circonstances sociales ont amené la Grappe à se former.

La première s’est pliée dans la vague de santé mentale. Le “virage ambulatoire” des nouvelles politiques de traitement amplifiées à partir des années 2010 n’a pas seulement entraîné une prescription des soins “hors les murs” de l’hôpital psychiatrique. Ce virage s’est allié d’un repérage tous azimuts de ce qui trouble la santé mentale. Alors que nous nous battions pour déconfiner la compréhension et la praxis vis-à-vis des maladies mentales, nous nous sommes trouvés confrontés à l’apparition sans cesse croissante d’une pléthore de situations qui viennent désormais gonfler l’emprise du domaine de la santé mentale. Tout peut désormais s’effectuer et se comprendre au jour de la santé mentale. Le lâchage d’un emploi et la nécessaire réinsertion socioprofessionnelle. La “dysphorie menstruelle”. La dépression du sportif de haut niveau. Le surpoids. Le manque d’énergie. Le “trouble du déficit de l’attention”. Le deuil du décès. Le deuil amoureux. Le harcèlement sur un réseau social.

Ce n’est évidemment pas la réalité de la souffrance de ces situations que nous questionnons, mais son explicitation sous le langage diffusant de la santé mentale. Paradoxalement, la santé mentale, en devenant une des normes les plus puissantes de nos sociétés, est aussi devenue un poids de plus en plus insupportable. En convoquant tous côtés des horizons et des conduites de santé et de bien-être – les deux termes se mariant dans une charnelle synonymie – tant les personnes que les institutions non seulement se sont mises sous pression, mais elles se sont affaiblies. Car la vie, évidemment, ne se conduit pas uniquement à l’horizon de la santé. Elle est tout autant pliée d’aspirations à plus de justice sociale, de différends culturels ou de désirs d’émancipations. La dominance de la norme de santé mentale amène une éclipse des imaginaires sociohistoriques qui ont permis à des hommes et des femmes de se rassembler dans une histoire et, par-là, de faire histoire. Sur les plans personnels, elle tend par ailleurs à éclipser les désirs tout singuliers qui s’immiscent en trouble de ces histoires.

Le problème, tel que nous le vivons en nous-mêmes ou dans les institutions que nous pratiquons, s’énonce à partir de la difficulté de faire vivre un écart, une déception, une contradiction. Étant nous-mêmes traversés par la norme de santé, y sentant sa puissance porteuse pour la vie, l’attention au différend est un travail que nous souhaitons déjà adressé à nous-mêmes. Le problème se complique quand il s’agit de chercher et de construire des auditoires où pourraient percuter des controverses sur les imaginaires et les pratiques qui s’immiscent, ne fût-ce qu’à l’état virtuel, dans les troubles psychiques et psychiatriques. Sur ce plan, nous nous sentons loin d’une démocratie culturelle où se rencontreraient des champs différents et s’organiserait une intersectionnalité pour penser et mettre en œuvre d’autres rapports aux souffrances psychiques.

La deuxième circonstance naît de nos pratiques d’éducation populaire et elle nous donne aujourd’hui encore des raisons d’espérer. Les quatre associations qui forment la Grappe sont reconnues en « éducation permanente » : L’Autre « lieu », Revers, Centre Franco Basaglia, CEMÉA. Pour une part, leurs agréments en éducation permanente se sont renforcés ces dernières années. Leur longue expérience d’atelier avec et en mixité avec des personnes en prises aux troubles psychiques et psychiatriques a sans cesse convoqué de l’ouverture sur ce dont il s’agit. En faisant varier les modalités d’expression sensible et intelligible sous l’aspect d’un rapport à la ville, d’un rapport à la famille ou à l’amour, d’un rapport au soin, d’un rapport à l’habitat, d’un rapport à un objet plastique… les participants nous ont continûment réinvités à faire vivre en différence les multiples aspects de leurs – de nos – situations. Ils intiment à hybrider et distinguer, dialectiser et faire résonner, là où par ailleurs nous sentons pris dans une assignation à de la santé mentale.

Ces connivences et l’évidence qu’ensemble nous pourrions allier nos forces ont poussé la Grappe à se faire exister. Nous étions situés sur des territoires différents, les ateliers avaient des accents distincts, nous étions agréés dans des programmes différents (campagnes, publications, ateliers, formation d’animateurs). Ces différences nous ont poussés à solidariser nos désirs d’éducation permanente, tant pour les soutenir que les dialectiser. Cette solidarité a pris d’autant plus d’importance que nous étions engagés dans d’autres agréments et injonctions de l’État qui venaient mettre l’intérieur de nos institutions en conflit. La sectorisation se déployait aussi dans nos associations, réglementant les modalités d’accès et les normes d’activités, limitant la circulation des travailleurs et des participants. En respectant le prescrit des pouvoirs publics, nous sentions les empêchements grandissants à faire vivre des pratiques multinormes et intersectorielles. Notre expérience en éducation permanente nous poussait à résister à cette collection d’assignations.

Une troisième circonstance a poussé les Grappeu.r.se.s dans les bras : la persistance des négligences. Cela n’est pas nouveau. La maltraitance, le mépris, l’humiliation, la violence symbolique font partie de ce que charrie l’institution psychiatrique qui s’est construite sur la correction morale et le traitement des anormalités de conduite. Le « virage ambulatoire » a accru la réception de ces situations par nos associations. Ce n’est pas uniquement que la « charge » de ses nouveaux venus nous posait des difficultés pratiques d’hospitalité. C’est qu’après des décennies de relance continue de notre travail, nous n’étions qu’à des commencements fragiles dans notre projet de faire tenir des institutions qui dialectiseraient autrement les rapports aux troubles psychiques et psychiatriques. Ici aussi, nous aimons dire nos rapports, nous les Grappeur.s.es et nous les hommes et femmes en société à essayer de faire tenir une différence dans nos institutions là où, sous un certain jour, ça ne tient pas. La persistance des négligences, plutôt que de sombrer dans le malheur, nous a poussés à renouveler les conditions d’une créativité et à chercher ensemble des dispositions à l’humour et à la joie.

Ces trois circonstances ont été les prémices d’une méthode commune aux Grappeu.r.se.s ou plutôt au désir de construire une méthode qui nous engagerait dans notre travail.

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