Au bord du vide

Au bord du vide - Collectif Troubles & Libertés

Auteur : Christian Legrève, animateur au Centre Franco Basaglia

Résumé :  Le collectif Troubles & libertés est une Expérience du Cheval Bleu. Il est formellement constitué depuis juin 2019. Il réunit environ 4 fois par an des personnes  qui se sentent concernées par les questions liées à la souffrance psychique et à la citoyenneté dans la ville de Liège.

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« Car, pour nous, au sein du jour, quelque chose peut-il apparaître qui ne serait pas le jour, quelque chose qui, dans une atmosphère de lumière et de limpidité représenterait le frisson d’effroi d’où le jour est sorti ?»[1]

 

Trouble et Liberté dans la ville. C’est sur cette base qu’ils se sont rassemblées[2] ! D’abord pour des rendez-vous ponctuels. Des évènements, comme on dit aujourd’hui.

C’était quoi, ces rendez-vous ? En quoi étaient-ce des évènements ? Des gens se rencontrent dans des lieux publics. C’est vrai que ça n’arrive pas tous les jours, de vraies rencontres dans l’espace commun. C’est quoi, un lieu public ?

La première fois, ça a été le bâtiment historique d’une société littéraire née au 18ème siècle, un bar à Durum, un service de prêt de médias, une chapelle désacralisée, un petit théâtre, un musée, une salle du palais de justice, d’autres encore. Et qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont parlé de ce qu’est la liberté pour chacun.e et de ce qu’en disent des philosophes.

Une autre fois, ils ont parcouru toute la ville pour des rencontres inattendues et éphémères avec un chauffeur de taxi, une prof de philo, un inspecteur de police, une psychiatre, un journaliste, un pianiste qui vend des pianos … Ils cherchaient des clés de la liberté. À la fin, ils ont pu ouvrir la grille d’un jardin insolite où ils ont entendu un curieux poème tendu.

Après tout ça, ils avaient partagé beaucoup de conceptions de la liberté. Ça leur a donné envie de poursuivre.

Ils  ont commencé à se rencontrer plus régulièrement. Certain.e.s revenaient, d’autres arrivaient. Oui, mais le trouble ? Ils ne savaient toujours pas ! Il y en a que ça embêtait, qui voulaient qu’on commence par définir ce qu’est un trouble. Mais tout le monde n’était pas d’accord…

Ils avaient l’intuition de constituer petit à petit un groupe et d’être à l’origine de quelque chose, d’initier un mouvement. Mais sans bien savoir ni où aller, ni, précisément, ce qui les rassemble. Ils se sont inspirés d’autres expériences, en d’autres temps et parfois d’autres lieux, dans d’autres domaines, pour voir s’il était possible de tracer un chemin malgré tout[3].

Ils ont essayé de comprendre leur propre élan. Ça a été une étape importante. Ils sentent que ce qui est au cœur de leur collectif est précieux, mais fragile, aussi, insaisissable. Pas aisé à mettre en forme. Et même, résistant à la mise en forme. C’est peut-être le caractère fondamental du trouble. Cette résistance-là. « Le trouble est ce qui n’est pas clair, pas net, nébuleux », mais aussi quelque chose qui se vit par ce qu’il amène « de dérangement, de déséquilibre, ou de menace » [4]

 

Raison d’être

Avec ces deux caractéristiques, ces deux traits du trouble, ils ont commencé à comprendre ce qui le reliait à la liberté. Et ce qui les motive. Le trouble est une force, se sont-ils dit. Une force qui résiste. Une force qui, parfois, souvent, se dissout ou se perd, mais qu’on pourrait chercher à mobiliser. Une force qui, dans notre environnement tel qu’il existe, ne trouve pas les canaux, les lieux, les moments où s’exprimer. Ou qui passe à côté. Qui  n’entre pas dans les formes convenues, existantes. Qui ne trouve pas sa place. Qui ne se laisse pas enfermer. Cette découverte leur a semblé très importante. C’est le trésor qu’ils ont découvert au centre de leur collectif : les troubles sont des forces, puissantes, qui résistent aux formes dominantes. C’est ça qui anime ces gens.

Ils se sont demandé comment le trouble se manifeste dans la ville. Comment il vit et se vit. C’est d’abord une connexion entre le dedans et le dehors. Un mouvement d’intériorisation et d’extériorisation. C’est ainsi qu’on constate que c’est une puissance qui peut tout aussi bien être positive ou négative. L’énergie du trouble peut s’exprimer vers l’extérieur sous des formes destructrices ou créatrices, agressives, violentes,  poétiques ou inspirantes. Et c’est pareil dans l’autre sens. On peut intérioriser toute la violence du monde, jusqu’à étouffer, ou, au contraire, s’extraire, se retirer en soi-même, et diluer la violence. Au vrai, on ne sait pas (ce) qui est troublé et (ce) qui est troublant.

Ce qui leur apparaît, c’est que c’est une force qui s’applique à d’autres forces, qui s’y confronte, s’agence avec elles et les transforme. C’est une puissance qui transforme.

Une véritable rencontre avec le trouble, c’est probablement ça : un rapport de forces qui n’écrase pas le trouble, qui ne le réduit pas dans les formes prescrites. Le trouble, alors, ouvre des perspectives, libère des possibles, élargit le champ, pour chacune et chacun. Il ne s’agit pas de le réduire ou de le faire disparaître. Il devient précieux : il est un moteur de la liberté. Faire advenir dans leur ville ce rapport au trouble est leur raison d’être, en tant que groupe.  Ils étaient devenus le Collectif Troubles et Libertés[5].

À l’étape suivante, ils savent qu’il importe de sensibiliser. C’est ce qu’énonce la méthode à laquelle ils se réfèrent. Mais qu’est-ce que sensibiliser ? La méthode dit que c’est entrer en contact avec des gens qui n’ont pas encore conscience de ce qui vous occupe. Plus tard, quand le collectif se sera relié à d’autres initiatives, d’autres énergies, et que le désir de changement sera suffisamment intense,  il pourra organiser la Grande Libération, le moment festif, inoubliable, qui marque le départ de la mobilisation de tout le monde dans la ville[6].

Mais qu’est-ce que sensibiliser ? Comment décrire le paysage subjectif dans lequel il s’agit de sensibiliser ? Quels sont les éléments significatifs de ce paysage ?

Ils ont dit qu’Il y a des espaces de vide, ou de turbulence, de fusion ou de solitude. Ce sont les espaces d’expression du trouble. C’est au bord de ces espaces que quelque chose peut se vivre. Il peut s’y expérimenter une préparation à un étonnement, à une surprise à venir. Ces espaces-là, nous en croisons tous les jours, mais nous nous tenons à l’écart. Parce qu’il y a la peur.

Et dans notre paysage, il y a aussi des blocs, des boîtes, des balises, des masses solides, compactes, rigides, des éléments  d’inertie, des lieux de contrôle, des agents d’ordre qui fixent les rôles, qui portent les règles, les normes. Ils sont institués dans le monde du dehors, tant physique qu’immatériel, mais existent aussi en nous. Parce que le paysage décrit est autant intérieur qu’extérieur. On peut d’ailleurs penser que ces blocs nous nous sont utiles, parce que nous ne pouvons pas vivre en permanence au bord du vide. Les blocs nous stabilisent. Ils nous rassurent. Mais nous contraignent. Et nous tiennent à distance les uns des autres.

Sensibiliser, c’est (ce sera !) faire vivre quelque chose ensemble au bord du vide, pour faire bouger nos blocs inertes. C’est partager le plaisir du vertige. Jeter des ponts au-dessus des turbulences.  Des ponts entre les êtres. Il y a quelque chose à faire en soi pour se préparer à une surprise, mais le chemin d’expérience est impensable sans la rencontre avec les autres. Les blocs, les vides, les turbulences, sont habités par des gens, et habitent en eux pour les faire bouger (ou pas), agir, penser, parler, se taire, s’enfermer, s’enfuir…

Ces tensions-là, la vie dans les rapports de forces dont ils parlent dans leur raison d’être, c’est le politique dans ce qu’il a de plus fondamental. Ce sont les agencements qu’on peut construire entre les gens, au plus proche, à partir des tensions, des controverses, des turbulences. Bien sûr, il y a d’autres niveaux de ces agencements, les niveaux de la délibération politique, dans les institutions de la vie en commun. Mais ici, aujourd’hui, ces institutions ne sont pas prêtes. Il s’agit aussi de transformer leurs pratiques[7].  Cet horizon, ils ne l’oublient pas, mais ce n’est pas pour maintenant. Pas avant la grande libération[8].

 

Chercher les bords

Ils sont maintenant confrontés à des questions de moyens. Qu’est-ce que seraient des bords d’espaces de turbulence, et comment les faire vivre ?

Par des expériences-limite, dit l’un d’eux. Des expériences-limite incorporées. Des pratiques non balisées, inexplorées, transgressives, qui touchent à ce qu’est la vie, ce qu’est vivre. Et non-vivre. Des expériences vécues, en actes. Dans le corps. Ruptures, cassures, qui permettent de ressentir, d’expérimenter un impensable, au-delà des limites de ce qui fait la vie. « J’appelle expérience un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais, s’il le fait, cela suppose niées les autorités, les valeurs existantes qui limitent le possible »[9].

Ils n’arrivent pas tout à fait à comprendre de quoi il pourrait s’agir, mais ‘ça leur dit quelque chose’. En laissant mûrir, ça pourrait leur inspirer un comment : rêver, veiller, se tenir en silence, écouter dans l’obscurité, se perdre, improviser une mélopée, dire de la poésie, marcher, marcher ? [10]

Ces expériences ont  un retentissement tout intérieur. Mais eux ont choisi d’être un collectif. Il leur importe donc de les vivre en collectif. Et puis, il s’agit de sensibiliser d’autres, d’aller vers d’autres.

C’est peut-être en pensant ça peut se passer qu’ils trouveront vraiment comment faire. Les espaces de turbulence sont partout. Ils sont visibles. Il faudrait trouver des bords, des seuils. Où ils pourraient se tenir avec d’autres sans trop de frayeur et essayer quelque chose. En contact avec le vide, sans y tomber. Pas dedans, juste à côté. Pas spectateurs, pourtant. Et il faut que les autres aient envie de les accompagner.

Une surprise est possible, quelque part.

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Références

[1] Friedrich Nietzche, en épigraphe de Maurice Blanchot ; l’entretien infini

[2] Ce n’est pas une faute !

[3] Rob Hopkins ; Manuel de transition de la dépendance au pétrole à la résilience ; éd. ECOSOCIETE ; Montréal ; 2010

[4] Olivier Croufer ; Ecrire avec les troubles et la souffrance ; Centre Franco Basaglia ; 2019

[5] Voir et écouter les “raisons d’être du collectif Troubles & Libertés”

[6] « C’est un évènement mémorable qui marquera le « passage à l’âge adulte » de votre projet et permettra d’impliquer une large partie de la commune, de donner l’élan nécessaire pour propulser votre Initiative dans les phases à venir, et de fêter le désir de votre commune de passer à l’action. En termes de timing, nous estimons que le mieux est de s’y prendre entre six mois et un an après votre première projection de sensibilisation » ; SQY en transition

[7] Sur les enjeux de la délibération, on peut lire Michel Roland ; Le bœuf est lent mais la terre est patiente , Fédération des maisons médicales ; Bruxelles ; 2010.

[8] « Créer un pont avec la municipalité », par exemple,  est une des étapes décrite par Rob Hopkins. Mais c’est une étape qui ne prend sens que quand la sensibilisation a été suffisante, à l’échelle de la communauté, quand la conscience du trouble a pris suffisamment de place à, et que le groupe initiateur s’est dissout dans des groupes de travail qui s’approprient le processus.

[9] Georges Bataille, L’Expérience intérieure.

[10] « L’idée d’une expérience limite, qui arrache le sujet à lui-même […]» Michel Foucault, dans un entretien avec D. Trombadori (Paris, fin 1978)